Le missionnaire de l’environnement

Il y a 20 ans, presque personne ne se préoccupait de l'environnement. Aujourd'hui, tout le monde en parle et c'est devenu un enjeu prioritaire. Nous vous présentons un acteur majeur de ce changement social.

Je suis à la Maison du développement durable, située tout près du complexe Desjardins et de la Place des Arts à Montréal, pour y rencontrer Steven Guilbeault, cofondateur et directeur principal d’Équiterre. Je dispose de 30 minutes tellement il est occupé et… en même temps très disponible pour joindre le plus de monde possible par tous les moyens, afin de sensibiliser ses concitoyens, les gouvernements et les entreprises à l’urgence des enjeux en environnement. Il vient lui-même me chercher à l’accueil. Un homme chaleureux, présent, simple.

Il est né dans une famille ouvrière à La Tuque en 1970. Âgé de 7 ans, il est sous le choc : on procède à la destruction d’un boisé derrière chez lui pour faire place à de nouvelles constructions. Il est indigné et se met en colère. Il se retrouvera à résister toute une journée, grimpé dans un arbre. Bataille perdue devant plus fort que lui, mais le militant venait de se mettre debout, en lui. La visite fréquente d’un oncle missionnaire en Haïti ouvre son esprit sur le monde. C’était le seul intellectuel accessible pour lui. Intrigué, il a même pensé devenir missionnaire. « J’étais fasciné par les histoires de mon oncle, mais aussi par les prophètes de la Bible, les plus politiques, et la tradition sapientielle et, à notre époque, par la théologie de la libération. Ce que ces gens ont dénoncé, les injustices, le non-respect des humains et de l’environnement, est toujours d’actualité », dit-il. Il réalise alors que les valeurs portées par les prophètes sont les siennes. D’ailleurs, lorsqu’un journaliste du magazine L’Actualité lui a demandé, lors d’une entrevue en mars 2007, quel personnage historique l’avait marqué, il réfléchit longuement et répond : « Jésus, pour ses valeurs humanistes1 ». Mais il constate rapidement que son côté contestataire ne fera pas bon ménage avec l’Église catholique… Terminée la vocation missionnaire.

Après un passage en sciences religieuses à l’Université de Montréal, il s’inscrit en sciences politiques à la même université en 1990. Il milite dans l’association étudiante de sa faculté ainsi que dans le Groupe de recherche d’intérêt public de l’UQÀM (GRIP) où il rencontrera sa conjointe, Renée-Ann Blais. Ils sont aujourd’hui parents de 4 enfants. En 1992 se tient le Sommet de la Terre à Rio de Janeiro. Parmi les jeunes participantes et participants venus de toute la planète, « quelques Québécois qui reviennent avec pour projet de créer une organisation citoyenne capable de proposer des solutions concrètes aux problèmes engendrés par la pollution, l’industrialisation à grande échelle et l’exploitation des travailleurs du Sud » (Site officiel d’Équiterre). Ainsi, en 1993 avec Laure Waridel, il cofondera Équiterre et mettra sur pied, avec d’autres organismes, dont Greenpeace, la Coalition québécoise sur les changements climatiques. En 1997, il se joint à Greenpeace, dont il sera le porte-parole québécois jusqu’en 2007. Pendant 10 ans, il coordonne la campagne Climat et énergie pour Greenpeace Canada.

Le long terme

« La démarche de Steven est altruiste, c’est un don de soi. » (Hugo Séguin d’Équiterre)

Lorsque je lui demande comment il fait pour poursuivre son combat tout en restant calme et confiant devant tant d’incurie et des désastres comme l’exploitation des sables bitumineux en Alberta, il répond que sa stratégie est à long terme. « L’éducation populaire, le dialogue et la collaboration avec les autorités politiques et la mise en place d’un vaste réseau de contacts sont des priorités. Pour moi, le contact humain est fondamental et cela fonctionne », affirme-t-il. Il préfère l’interpellation à la dénonciation virulente, la collaboration à l’affrontement. Chacun ses stratégies. Aussi, il a ses entrées aux gouvernements : « Le dialogue est maintenu malgré les difficultés et les désaccords », dit-il, mais pas du tout à Ottawa où la porte est fermée à clé… sauf au lobby du pétrole. Bon communicateur et pédagogue, il sait utiliser les médias. De fil en aiguille, il a réussi à placer la question de l’environnement dans les consciences individuelles et institutionnelles. Il y a 20 ans, presque personne participait à ses conférences; aujourd’hui, ils sont des centaines. Il fait des présentations tous les mois, de l’Ontario au Nouveau-Brunswick. Il reçoit 200 courriels par jour… auxquels il répond. La société civile, les jeunes en particulier, est désormais consciente de l’urgence des enjeux et agit. Équiterre compte aujourd’hui 150 000 supporteurs de tous les horizons.

Devant l’avenir de la planète, il demeure optimiste, car la prise de conscience des enjeux environnementaux est planétaire. Il a d’ailleurs participé, à titre d’expert, aux grandes discussions internationales sur ces questions. Les grandes institutions comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et des Fonds d’investissement comme Rockfeller, Bloomberg et celui de la Norvège (qui a effectué un retrait de 100 milliards de dollars d’investissement) délaissent la filière du fossile pour investir dans les énergies renouvelables. La secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, Michaëlle Jean, en a parlé en termes d’urgence dans son discours d’ouverture2. Au Canada, ce sont les provinces et les municipalités qui prennent des initiatives pour protéger leur territoire, leur eau et assurer la sécurité des citoyens, développant le transport en commun, limitant l’étalement urbain. Il conclut ainsi : « On est déjà entrés dans les changements climatiques. Bien sûr, avant d’aller mieux, ça va aller plus mal pour le climat et les sociétés, et les conséquences seront graves. Mais des jeunes comme Gabriel Nadeau-Dubois, et ceux qui ont pris la rue tant en 2013 que ce printemps-ci, contre les mesures d’austérité et les projets de pipeline, comprennent très bien que tout se tient et que l’enjeu des changements climatiques est le plus grand défi de notre époque. La relève est là. »

1. Jonathan Trudel, « Un prophète nommé Guilbeault », L’Actualité, 13 Mars 2007.

2. Éric Desrosiers, « Le monde ne peut plus attendre », Le Devoir, 9 juin 2015, p. B1.

À lire

GUILBEAULT, Steven et François TANGUAY, Le prochain virage, Éditions Druide, 2014.

Mots clés :
, , , ,