Le massacre de Charlie Hebdo : les impasses de l’actualité

Le massacre survenu à Charlie Hebdo met à rude épreuve notre besoin de sens. Les émotions sont fortes et la réflexion d'autant plus difficile. Voici quelques pistes pour nous mener vers les racines du drame et notre part à assumer pour la suite du monde, de la vie, de la fraternité.

« Je ne vois pas d’autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu’il ne l’est déjà. » Ces paroles d’Etty Hillesum, jeune femme juive morte à Auschwitz en 1943, sont d’une extraordinaire actualité.

L’augmentation de la violence dans le monde, qu’elle provienne de « loups solitaires » ou qu’elle soit enrobée d’idéologies religieuses pour se donner une légitimité, est une réalité prévisible. Dans mon enfance, le journal que nous recevions à la maison publiait une bande dessinée intitulée Jacques le matamore (de l’espagnol, tueur de Maures). Rien de bien méchant : simple spectacle de la bravade tous azimuts que les garçons prépubères se plaisaient à reproduire dans leurs jeux, programmant à leur insu ce qui serait leur personnalité d’adulte. Ce n’est pas d’hier que les rapports entre l’Occident et l’islam font problème : un millénaire et demi d’amour-haine s’y entremêle, croisades et pèlerinages, violence et commerce, emprunts et rejets culturels. Et comme en tout magma, y travaillent sans cesse les enjeux pervers de la domination. La situation n’est pas meilleure entre l’Occident et le reste du monde. On commence à peine à accepter de voir la violence qui a présidé aux colonisations modernes, notamment celle des génocides ayant ouvert la voie à l’occupation blanche des Amériques. On ferme les yeux sur les guerres qui continuent de paver les chemins du « développement », comme sur les inégalités qui, dans les villes occidentales elles-mêmes, donnent aux habitants des zones appauvries une espérance de vie vingt à trente ans inférieure à celle des banlieues enrichies. L’insoutenable scandale de ces inégalités ne peut aussi que nourrir la violence. Et comme on le répète le soir des élections, si la tendance se maintient…

Quand surviennent des événements comme le massacre de Charlie Hebdo, on ne peut plus faire comme si cette dramatique nous était étrangère. C’est maintenant que l’avenir se joue. Soit nous cédons à l’émotion, à l’affolement, à la surenchère verbale : nous jouons le jeu de ceux qui, cyniquement ou naïvement, instrumentalisent à leur profit les sentiments populaires. Des blés fauchés par l’épouvante, on peut en effet très bien faire moisson électorale à la manière d’une certaine droite, ou spéculation financière à la manière des corporations uniquement sensibles au profit. Soit nous travaillons à prendre conscience de cette dramatique : au-delà des réactions émotives, nous affirmons le refus de la barbarie et la foi humaine en la possibilité de construire une société de la dignité, dans le respect de l’autre. Se dessinent alors les contours d’une commune humanité.

Devant le non-sens de la terreur, on peut facilement conclure à la folie. Et on a parfaitement raison. Il est fou le geste qui consiste à tirer sur les symboles de la puissance ou de la réussite, sur le soldat en habit d’apparat au garde-à-vous devant un monument, sur les membres d’un parlement ou d’une salle de rédaction. Fou parce que ce geste est parfaitement inefficace : en abattant les symboles, rien n’est affaibli de ce qu’ils représentent. Au contraire, renforcés sont les arbitraires qu’ils maintiennent cachés et accentuée est l’escalade de la violence avivant les pulsions de tout un chacun. Mais une fois cette folie dénoncée, on n’a encore rien dit. Encore faut-il tenter d’en saisir les causes. Quel terreau humain la nourrit? De quelle souffrance indicible témoigne-t-elle? L’entreprise est alors beaucoup plus complexe et risquée : elle met en cause l’incertitude foncière de la nature humaine, l’indéfini du sens et la fragilité de chacun devant sa propre vie. Surtout, c’est une entreprise qu’aucun individu, aucun groupe, aucune nation ni aucun État ne peut entreprendre seul. Parce que le randonneur isolé, ici, prend le risque de sombrer dans le vertige de ses propres fantasmes et de devenir, comme le tueur fanatisé, celui qui prend la vie des autres pour que sa vie ait un sens.

Malgré l’impasse, dans le brouhaha médiatique entourant l’événement, quelques notes d’espérance ont pu être entendues au cours des derniers jours. Parmi elles, quatre imams français ont pris part à une rencontre, à Rome, avec le pape François. En est issue une déclaration commune rappelant que sans la liberté d’expression, le monde est en danger. Ils invitent les croyants de leurs confessions respectives « à manifester par l’amitié et la prière leur solidarité humaine et spirituelle envers les victimes et leurs familles » et invitent leurs responsables à « offrir une information respectueuse des religions, de leurs adeptes et de leurs pratiques, favorisant ainsi une culture de la rencontre ». Quelque chose, dans le monde, serait-il là en train d’avancer?

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