Le « gars du communautaire » devenu pasteur

Le message de solidarité sociale de l’Évangile a conduit Gérald Doré de la théologie au quartier Saint-Roch de Québec, et à devenir finalement pasteur. Avec lui, l’Église unie Saint-Pierre deviendra un « sanctuaire pour l’étranger ».

Le parcours de M. Gérald Doré, pasteur à la retraite de l’Église Unie, n’a pas été un long fleuve tranquille. « Mon enfance à Saint-Jean-sur-Richelieu s’est déroulée en milieu ouvrier, bien encadrée par des parents très affectueux. Le curé a suggéré que je fasse mon cours classique au séminaire local, et j’ai eu là une excellente éducation. J’aimais beaucoup les études, je servais la messe, j’allais aux vêpres. C’était des années très intenses, mais j’ai vécu avec beaucoup d’ambivalence les tensions entre la religion institutionnelle et le message de l’Évangile, notamment dans l’attitude du clergé ou des notables envers les gens plus modestes. »

M. Doré a approfondi sa compréhension de la dimension sociale de l’Évangile par le message de l’abbé Pierre ou des livres du théologien brésilien Josué de Castro. « À la fin de mes études, à 20 ans, j’ai choisi d’entrer dans la communauté religieuse la plus intellectuelle, les Jésuites, mais j’y ai frappé un mur. C’était la période effervescente de Vatican II et je me suis retrouvé en plein 16e siècle! Je ne suis resté qu’un an. » Il entreprend une maîtrise en travail social à l’Université de Montréal et un doctorat à l’Université Laval tout en œuvrant comme animateur social dans le quartier Saint-Roch à Québec, « un quartier très désorganisé ».

« Au fil de mes études, j’ai eu des périodes de questionnement de la foi catholique et de la foi tout court. Les autorités religieuses n’avaient pas de réponses satisfaisantes aux questions que posaient les sciences humaines. » C’est alors qu’un de ses anciens professeurs lui propose un poste à l’École de service social de l’Université Laval où il est resté pendant 27 ans, tout en poursuivant son activisme. Celui-ci se traduit par de nombreux engagements sociaux sur le terrain dans des organisations politiques, syndicales ou communautaires. Une recherche sur l’aménagement urbain inscrite dans le cadre d’une analyse marxiste a réglé son ambivalence sur la religion. « J’ai tout mis de coté et je me suis engagé dans une mission laïque marxiste, tout en faisant parfois équipe avec des religieux engagés sur le terrain, adeptes de l’option préférentielle pour les pauvres. » Avec la débâcle de la gauche des années 1980 et la montée du néolibéralisme, bien des gens « de gauche » ont changé d’allégeance. M. Doré, qui a poursuivi ses engagements sur le terrain malgré ce changement de mode, s’est retrouvé très isolé : « Un vide s’est créé en moi d’où a émergé une dimension spirituelle et religieuse sur laquelle je n’arrivais pas à mettre le couvercle. »

Il s’est mis à fréquenté l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac. « Tout à coup, en février 1992, durant l’office de laudes, j’ai senti un envahissement intérieur, un bien-être inconnu, une grande libération spirituelle. » Comme il demeurait un « gars du communautaire », il avait besoin de se rattacher à une communauté. Paradoxalement, une religieuse l’oriente vers Pierre Goldberger, pasteur de l’Église Unie et alors directeur du Séminaire Uni, à Montréal. Celui-ci lui propose un programme menant au ministère. « Ce n’était certes pas ce que j’avais envisagé. Alors, j’ai suivi des cours à Laval, tout en enseignant. Puis, j’ai pris ma retraite à 55 ans, j’ai terminé ma maîtrise en théologie à McGill et j’ai été consacré pasteur en 1999. Par chance, le poste de pasteur à la paroisse unie Saint-Pierre, à Québec, s’est ouvert à ce moment-là, et j’y suis resté jusqu’à ma (deuxième) retraite en 2008. »

En 2004, il reçoit un appel de Louise Boivin, la conjointe de Mohammed Cherfi. « Mohammed, un réfugié algérien, allait être déporté. Louise m’a demandé si j’accepterais de le recevoir en sanctuaire dans l’église. J’ai vite compris que c’était une candidature sérieuse par ses antécédents, son engagement pour les sans-statut, ses appuis, comme la Ligue des droits et libertés et Amnistie internationale. Je ne pouvais me défiler, compte tenu de mes convictions et de ce que je savais de l’engagement de l’Église Unie dans les sanctuaires. J’ai dit oui et ils sont venus à Québec. J’ai fait une longue entrevue avec eux, puis une réunion avec le Conseil de Saint-Pierre, qui a endossé l’accueil, et une autre avec la paroisse anglophone Chalmers-Wesley dont nous louions les locaux, moins enthousiaste, mais qui finalement a aussi dit oui. On a reçu plusieurs appuis dont celui du cardinal Ouellet, très sensible à la cause des réfugiés. »

Mohammed était dans la mire des autorités. « Il avait été le porte-parole des Algériens sans statut, il devait être puni. En 2002, le premier ministre Chrétien a levé le moratoire sur la déportation des Algériens que le Canada avait décrété à cause de la guerre civile et 1020 réfugiés risquaient d’être déportés, de se retrouver en prison, de perdre leur vie. Un comité des Algériens sans statut a été formé et a organisé des manifestations, des occupations, et Mohammed est devenu son porte-parole. Mais comme il s’est consacré à temps plein pour aider ses compatriotes à remplir la paperasse sans pouvoir travailler, il a été jugé non intégré dans la société. Il allait être extradé, et sa vie était en danger. »

Un événement unique dans l’histoire canadienne s’est alors déroulé le 5 mars 2004. « Jamais auparavant la police n’avait violé un sanctuaire; mais ce jour-là, elle a envahi la salle communautaire et arrêté Mohammed. Mais c’était un coup monté, car ce sont plutôt les services frontaliers qui se sont saisis de lui et l’ont amené tout de suite aux États-Unis d’où il était venu 6 ans auparavant. » Gérald Doré était présent ce jour-là. « Mais l’action a continué, avec le cardinal Ouellet, des militants musulmans, le conseil municipal de Québec, des parrains qui ont constitué un fond de soutien, la Société Saint-Jean-Baptiste. Mohammed est resté 13 mois aux États-Unis, où une procédure légale lui a évité la déportation. On a continué à faire des pressions et, finalement, on a gagné : en été 2009, il est entré au pays avec sa résidence permanente. »

Cet épisode a été, du point de vue spirituel, un temps fort de son ministère : « J’ai accepté ce sanctuaire en sentant, au départ, le caractère juste de cette demande de protection. J’ai été soutenu par la pratique de mon Église, mon expérience de militant et l’ouverture de ma paroisse; la dimension spirituelle, je l’ai découverte graduellement. Lors d’une visite d’un autre sanctuaire à Montréal, j’ai été invité à faire une réflexion biblique; j’ai alors utilisé des textes sur les villes sanctuaires, sur le fait que, si les gens arrivaient à toucher l’autel, ils étaient protégés. Et surtout, la parole de Jésus : « J’étais un étranger et vous m’avez secouru. » J’ai eu le sentiment d’un temps fort spirituel qui ne reviendrait pas : tu le fais ou tu passes à côté. » Et Gérald Doré n’a pas pu passer à côté.

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