Le fol amour de Dieu, au cinéma comme au théâtre

Le film de Jean-Daniel Lafond reprend une approche féministe pour rendre compte de la vie d'une femme non conformiste à l'époque de la fondation de notre pays.

Quand on cherche à débusquer les pratiques de foi hors des cadres traditionnels, on s’aperçoit que la rentrée culturelle 2008-2009 s’avère particulièrement riche : l’écrivaine et mystique Marie de l’incarnation y est à l’affiche avec les lancements simultanés du film Folle de Dieu et de la pièce Marie de l’Incarnation ou la déraison d’amour. Deux œuvres produites en pleine sécularité.

N’ayant pas encore vu la pièce, je limite mon commentaire au film et à l’objet de sa quête, le personnage même de Marie de l’Incarnation.

Le réalisateur Jean-Daniel Lafond n’aborde pas son sujet dans les perspectives hagiographiques ou encore savantes qui caractérisent les travaux actuels sur ce genre de personnages : études critiques, psychanalytiques ou théologiques. Il campe son propos dans la pratique d’une femme d’aujourd’hui, en l’occurrence une actrice qui doit jouer le rôle de la célèbre mystique. Marie Tifo se montre tout aussi fascinée que Lafond par le personnage de Marie Guyard, même si, comme lui, elle n’en partage pas la foi.

Le film s’articule autour des échanges et des réflexions de l’actrice avec la metteure en scène Lorraine Pintal. Une première interrogation. Comme Marie Tifo puise habituellement son inspiration dans ses expériences personnelles, elle se demande ici comment trouver le vécu d’une amante de Dieu.

S’ensuit une série d’interventions d’expertes (5 femmes et 2 hommes). Cette approche en quelque sorte féministe permet de saisir la complexité du personnage. Marie Guyard a été une femme qui a échappé largement aux conformismes de son époque. Elle se voue à Dieu à 7 ans. Veuve à 19 ans, elle devient femme d’affaires avant d’entrer au cloître alors qu’elle a encore un fils de 12 ans. Elle part ensuite en Amérique jouer un rôle de premier plan dans la fondation de notre pays.

Cette femme ne fait pas dans le conformisme. Elle renonce à franciser les Amérindiens, publie des dictionnaires qui permettent de les rejoindre. Même si l’administration du couvent des Ursulines qu’elle a fondé et de l’école ouverte aux filles de colons et aux Amérindiens prend beaucoup de son temps, elle trouve le temps d’écrire des milliers de lettres. Un genre littéraire habituellement éphémère, qui devient pour nous, grâce à sa qualité, un accès autant à son époque qu’à son aventure personnelle.

Aujourd’hui encore, elle dépasse les modèles de la mystique plus ou moins stéréotypés que charrient croyants et non-croyants. Étonnement de Marie Tifo : Marie de l’Incarnation parle de son extase avec les mots qui décrivent l’orgasme. (Ce qui semble moins surprendre une bonne ursuline qui, en pleine chapelle du couvent, déclare que les vrais amoureux doivent vivre quelque chose qui ressemble à l’expérience de Marie Guyart.)

Nous avons aussi accès à ses tourments : doutes, froideurs, révoltes. Car la vie n’était pas facile dans un monde hostile, et ce, même à l’intérieur de l’Église. Un exemple : femme incarnée, libre, sensuelle, Marie compose avec ses sœurs une musique religieuse qui les réjouit. Dès son arrivée, le premier évêque de Québec, Mgr de Laval, leur impose d’y renoncer sous prétexte que cela distrait le célébrant. (Ce thème connu de la femme distraction sévit encore aujourd’hui.) Là encore, elle nous surprend en reconnaissant que l’évêque exige toute la soumission dont elle est capable.

Ce film qui célèbre Marie de l’Incarnation ne nous porte pas au cœur de son mystère, mais il nous y introduit de façon moderne et efficace. Il rappelle que Dieu peut être objet de jouissance dans une Église qui semble réduire la sexualité à une morale volontariste. Il réfléchit sur le rapport de l’écriture à la vie de l’écrivain comme à celle du lecteur. Autant de thèmes qui peuvent inciter à une relecture du choix de textes qui constitue la pièce comme, qui sait pour certains, à une lecture de l’œuvre même de Marie de l’Incarnation.

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