Le film d’Émond : affaire individuelle ou sentier de foi?

Il n’allait pas de soi de consacrer ce numéro à un film. Le cinéma n’est-il pas une affaire individuelle, rencontre d’un réalisateur et d’un spectateur, ce qui est loin du collectif ou du communautaire? Peut-on parler de la foi d’un agnostique?

Cette double objection, tout juste exposée dans le chapeau qui accompagne le titre et surmonte cet article, stimule la réflexion pour qui cherche à saisir la foi au-delà du cadastre officiel, là où elle survit, parfois loin de l’institution et malgré elle, dans des voies aussi inédites et éphémères que des sentiers.

Commençons par la deuxième objection. Le film de Bernard Émond, Contre toute espérance, peut-il être appréhendé comme porteur de foi chrétienne? Pour répondre à cette question, suivons sa praxis. Cet anthropologue de formation dit passer son temps à observer les gens. Ses films reflètent d’ailleurs leur vie. À contre-courant de l’autosatisfaction progressiste. Pour lui, l’évolution du Québec a surtout mené à l’hédonisme individualiste. La réalité s’avère tout autre, si l’on en croit ses scénarios.

Chose surprenante, alors que le discours commun multiplie les dénonciations du religieux, Émond étaie son analyse sur son héritage catholique. Il n’adhère plus à l’Église de son baptême. Il en retient cependant qu’on y posait les bonnes questions. C’est à partir de celles-ci qu’il entreprend d’évaluer notre société. Il s’agit d’un projet important, plus précisément d’un triptyque cinématographique, de trois films dont il assure à la fois le scénario et la réalisation. Une espèce de somme anthropologico-théologique puisque chaque film réfère à une vertu théologale. Le premier, La neuvaine (maintenant en DVD), portait sur la foi. Le deuxième, Contre toute espérance, est sorti à la fin d’août. Reste celui sur la charité. À venir.

Il est étonnant qu’un cinéaste qui jouit d’une renommée certaine ici comme à l’étranger retienne, au-delà de ce qui l’a amené à renoncer à la foi, une sensibilité catholique comme horizon de sa critique de la société. D’autant plus qu’il ose l’afficher explicitement là où, d’habitude, on discrédite et ridiculise la religion d’hier. Cette posture d’Émond contient des éléments de prophétisme ou de transmission catéchétique : dénonciation sociale à partir de la sensibilité de la Parole; évocation – mieux : incarnation – des vertus théologales, thèmes souvent même ignorés du discours théologique actuel.

Reste la première question. Peut-on considérer un film à la rubrique Itinéraire où l’on traite de démarches collectives? Ne devrions-nous pas plutôt faire le portrait de son réalisateur? Cette question reste ouverte. La vie du film lui-même me fait pencher vers la première. (Note : les réalisateurs préfèrent qu’on s’intéresse au film sur lequel ils ont longtemps travaillé plutôt qu’à leur propre portrait.)

Se concentrer sur le réalisateur occulte le caractère collectif de la production d’un film. Certes, un individu peut y cumuler les fonctions (scénariste et réalisateur, voire acteur), mais il ne peut en assurer seul la vie (financement, tournage et montage, location). Des centaines d’individus y collaborent. Cela n’en fait pas une communauté. Les intérêts varient. Certains misent gros. Ils y investissent des capitaux considérables ou leurs talents, leur image et leur crédibilité. Cela suppose une adhésion, variable certes mais néanmoins commune, à la valeur du projet.

Reste la communauté qui, suscitée par le film, en assure aussi la survie : celle des spectateurs. Leur investissement s’avère important. Le cinéma coûte cher (argent et précieux temps libre). Ceux qui renoncent aux sensations d’Hollywood pour un film d’auteur – pis : un film à références religieuses – doivent en espérer une nourriture valable.

Note : deux figures de cas émergent de ces lignes. Dans les sentiers, le croyant n’a pas le monopole de la transmission de la foi. La communauté ne réunit pas toujours ses membres en même temps. Elle sait s’échelonner dans le temps en périodes distinctes : celle où on trace le sentier et celle où des marcheurs, même solitaires, le fréquentent.

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