Le chemin de vie de la tortue

La violence envers les femmes est universelle, mais les femmes autochtones de chez nous en subissent bien davantage. Ces dernières se lèvent pour dénoncer et, aussi, guérir leurs blessures. Voici un oasis sur leur route: la maison communautaire Missinak.

« Une protection sur le chemin de vie des autochtones et de leur famille », voilà ce qu’offre la Maison communautaire Missinak, sise à Québec. Cet organisme, qui « vise le développement d’un milieu de référence pour toutes les femmes autochtones victimes de violence désirant s’établir temporairement ou en permanence dans le milieu urbain, principalement dans la région de Québec, […] veut intervenir en permettant aux femmes autochtones en difficulté et à leur famille […] de reprendre du pouvoir sur leur vie ». Leurs interventions « s’inspirent de l’approche holistique qui tient compte de la personne dans sa globalité, sur les plans mental, spirituel, émotionnel et physique » (site Web de l’organisme). En effet, pour la Maison Communautaire Missinak, le bien-être des femmes autochtones est indissociable de celui de leurs enfants, de leur couple, de leur famille et de leur collectivité.

Pénélope Guay, fondatrice de ce projet qu’elle porte sur ses épaules depuis 10 ans avec sa fille Nathalie, est aussi directrice de la Maison communautaire Missinak, un mot qui veut dire « tortue ». Elle précise : « La tortue est l’emblème international des Autochtones. Cet animal marche lentement, ce qui lui permet de prendre le temps d’accomplir son processus de guérison d’un vécu sans cesse en déploiement. La tortue s’enracine dans la terre, lieu par excellence de ressourcement et de sérénité. La tortue apeurée entre à l’intérieur de sa carapace, qui est sa maison. La maison Missinak est l’une de ces maisons qui permettent sécurité et repos pour les femmes autochtones et leurs enfants. Elle est un site de ressourcement où l’on travaille avec nos instruments :

  • Le Metashan (tente de sudation);

  • Le cercle Maniteshkueu (les visiteuses), cercle des femmes se réunissant trois mercredi par mois. Dans leur langue, elles parlent de santé, de violence, de suicide, de deuil… Elles disent : Nous aimons nos hommes, ce sont leurs attitudes que nous n’aimons pas;

  • Elles peuvent participer à deux ateliers d’artisanat par mois. Elles fabriquent des objets de leur culture, comme les mocassins et les sacs en toile de tente;

  • Le ressourcement dans les bois : la nature est un instrument très important de leur avancement vers le meilleur d’elles-mêmes. »

Pénélope Guay enseigne aussi l’histoire et la civilisation à l’université. De plus, elle est parfois sollicitée pour parler à des groupes. Elle raconte son expérience : « Première question que je pose : savez-vous pourquoi on reste dans des réserves? Jamais de réponse. Alors, je leur parle de l’histoire, de notre histoire qui est aussi la vôtre. Savez-vous ce qui s’est passé dans les pensionnats indiens utilisés comme moyens d’assimilation? Savez-vous que je ne comprenais pas que ma mère ait été éjectée de la communauté parce qu’elle s’est mariée avec un Métis? L’histoire nous fait sortir de notre état de victime. Depuis plusieurs années maintenant, nos enfants apprennent nos légendes et notre langue qu’ils parlent à la maison. »

Elle évoque ensuite les 1 186 sœurs d’esprit disparues ou assassinées depuis 30 ans. Comme beaucoup d’autres groupes, elle désapprouve la décision prise en 2010 par le gouvernement Harper de retirer le financement pour la base de données Sœurs par l’esprit. D’ailleurs, « les femmes des Premières Nations étaient nombreuses à la Marche des femmes, le samedi 17 octobre 2015. Leur lutte: exiger du gouvernement fédéral une commission d’enquête nationale afin de faire la lumière sur les femmes autochtones disparues, voire assassinées au Canada. Depuis 30 ans, celles-ci sont près de 1 200, un chiffre jugé conservateur, leur nombre ne cessant de croître1 ». Et Pénélope Guay était là. Elle continue d’ailleurs à répondre à nos questions :

SDF.info – La religion chrétienne a marqué une grande partie de votre histoire? Qu’en est-il pour vous maintenant?

Pénélope Guay – Nous étions considérés comme des possédés si nous utilisions les tentes de sudation. C’est vrai que le christianisme a été très présent, pas toujours de la bonne façon. Mais il y a eu aussi de personnes aidantes, comme ces enseignants qui allaient cacher les enfants dans les bois pour les protéger. Maintenant, ce n’est pas tout le monde qui se préoccupe de la spiritualité. Je dirais : plusieurs d’entre nous font les deux ensemble. Ils vont à l’église et participent à nos rassemblements.

SDF.info – Et l’avenir?

P. G. – J’aime beaucoup le fait que les jeunes Autochtones travaillent ensemble. Cette année, par exemple, les chefs insistent pour leur dire d’aller voter afin que les choses changent. Pour une première fois cette année, les chefs autochtones se réunissent afin de prendre la parole. Le grand chef autochtone du Québec, Ghislain Picard, considère qu’il faut s’allier avec les non-Autochtones. Cela suscite beaucoup d’espoir!

La Maison Missinak a bénéficié du soutien de la Fondation Béati pour ses activités.

En terminant, elle exprime leur fierté de retrouver leurs droits de célébrer et de vivre selon leurs coutumes : « Depuis au moins quinze ans, dans toutes les communautés, nous sommes fiers d’être Autochtones, c’est-à-dire de vivre selon notre mode de vie, de pouvoir être ce que nous sommes fondamentalement. Fières aussi de pouvoir maintenant faire des pow-wow. Avant, on risquait la prison si on dansait. Puis, en 1950, on a fait abolir la Loi sur l’interdiction de la danse (pow-wow) aux Autochtones. Oui, retrouver notre fierté à travers tout ce qu’on nous a enlevé! »

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1. Extrait tiré de cet article du Nouvelliste.

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