L’Autre Parole fête ses 35 ans

Des femmes chrétiennes et féministes récrivent l’Écriture à partir de leur expérience et luttent pour l’égalité dans la société comme dans l’Église.

Fin août, l’Autre Parole, la collective de femmes chrétiennes et féministes, célébrait son 35<sup>e</sup> anniversaire. Beaucoup d’invitées dont quelques-unes d’autres religions, plus quelques hommes, dont le signataire, ont participé à la fête en trois temps.

D’abord une table ronde1. Deux invitées – Michèle Asselin, ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec, et Élisabeth Garant, directrice générale du Centre justice et foi – et deux membres de la collective – Christine Lemaire, historienne de formation, et Marie-Andrée Roy, cofondatrice de la collective et professeure (UQAM) – discutaient de l’apport de l’Autre Parole à la situation sociale et religieuse des femmes et de la pertinence de l’engagement comme féministes chrétiennes.

Première convergence. Pour Asselin et Garant, la fondation comme les engagements de l’Autre Parole s’enracinent dans les luttes féministes. Elles saluent cette solidarité. Asselin rappelle que les militantes de l’Autre Parole ont été de tous les débats : celui de la défense « [d]es fées ont soif », à celui du droit à l’avortement avec leur affirmation : « Oui, à la vie des femmes, des personnes moralement responsables dont nous respectons le choix », en passant par celui d’un Québec souverain dans le cadre d’un projet de société égalitaire. Pour Asselin, les 131 numéros de la revue de la collective constituent un de ses apports majeurs.

Lemaire considère que l’Autre Parole lui a appris à reconnaître son indignation et à l’associer à une situation d’injustice profonde envers les femmes. Prises et partages de parole lui ont fait découvrir son identité propre et proclamer la dignité et la valeur de cette différence. L’expérience de déconstruction-construction, en particulier par la réécriture biblique, lui a permis d’approfondir sa foi et de l’exprimer sous de nouvelles formes.

Pour Garant, l’Autre Parole se révèle un espace de liberté pour les théologiennes et les chrétiennes féministes. Cette parole libre de contraintes institutionnelles aide à l’ouverture au pluralisme des femmes et amène une transformation profonde de nos pratiques collectives tout comme la parole, la communauté et la célébration. Pour l’avenir, elle souligne l’importance de se rapprocher des jeunes femmes et de celles d’autres horizons croyants.

Roy rappelle que tous les espoirs et toutes les audaces étaient permis, au moment de la création de l’Autre Parole. Quelque 35 ans plus tard, elle constate que, si le mouvement des femmes s’est diversifié et institutionnalisé comme une force significative dans l’Église, il y a, par contre, tentation totalitaire; machisme et autoritarisme y vont de pair. L’Autre Parole a tenté d’interpeller l’institution pour conclure à un échec. Cependant, qui regarde l’appropriation par les femmes des réécritures, des célébrations eucharistiques, constate que la collective laisse sa marque. On ne se soumet pas. Il y a une Ecclésia des femmes, inclusive et solidaire.

Dernière convergence : Asselin et Garant soulignent la nécessité du franc parler et de la lutte de l’Autre Parole dans la société comme dans l’Église, d’autant plus que la montée de la droite fait obstacle aux luttes féministes. Lemaire précise que, si certaines restent silencieuses ou quittent l’Église, elle veut y rester, riposter, débattre, car « nous sommes l’Église ». Et Roy, de conclure : « Il faut dire non, être solidaire des femmes devant une institution qui veut reproduire leur aliénation; c’est notre responsabilité de contrer des discours qui cautionnent les régimes autoritaires. » Comme le christianisme fait du sens, il faut une résistance créatrice.

Deuxième temps, l’ouverture de trois cadeaux. D’abord, la collective se dote d’un nouveau site Internet2. Ensuite, sa revue, L’Autre Parole, passe du papier au numérique avec son 131e numéro consacré à l’autoritarisme et au machisme du Saint-Siège. Enfin, la collective lance 35 ans d’écriture et de réécritures3, un recueil d’articles parus entre 1975 et 2011. Notons que L’Autre Parole est la plus ancienne revue féministe québécoise qui continue à être publiée.

Enfin, troisième temps : le repas. À l’entrée de la salle, chacune reçoit une étole en souvenir de son sacerdoce royal. Les agapes sont l’occasion de répondre à l’injonction de Jésus de célébrer sa mémoire avec le pain et le vin et de rendre grâce pour l’existence de cette collective qui vit depuis 35 ans, sans structure d’autorité, en s’autofinançant et où des femmes acculturées au féminisme ont l’audace de redire ou de récrire la foi à partir de leur expérience. L’expérience de cette Ecclesia a quelque chose de rafraîchissant. Il fait bon de voir une communauté incarnée, de trouver un signe d’espérance.

1. Merci à Monique Hamelin pour l’excellente synthèse qu’elle m’en a fournie.

2. Voir www.lautreparole.org

3. Les Éditions À3Brins, 2011, 369 p. Cette publication a fait l’objet d’un soutien de la Fondation Béati.

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