L’audace de changer le langage

Changer de nom et de langage, c’est risquer une nouvelle naissance. C’est croire à la résilience de la vie.

Une fois « baptisé », l’être humain change rarement de nom. Être appelé, c’est recevoir une identité porteuse d’un héritage et d’un devenir. Et pourtant, la faculté de donner un nom, voire même de le choisir, appartient à l’acte créateur. Ainsi, les personnes qui, pour une raison ou pour une autre, changent de nom le font souvent pour renaître, pour sortir d’une situation inconfortable. Nos lois empêchent d’ailleurs toute fantaisie en ce sens. La logique est autre pour les organismes, les regroupements, les associations, les partis politiques, etc. L’évolution de la vie impose la mise à jour de tout ce qui figure en vitrine de nos existences.

L’audace de changer le nom d’un mouvement correspond à tout un processus de lecture de la réalité. C’est risquer un large coup d’oeil horizontal embrassant le trajet accompli, les étapes de développement et les moments qui ont marqué le parcours. Et cet autre regard aussi essentiel, à dimension verticale, scrute les raisons d’une naissance, le contexte de vie et les conditions d’avenir. C’est rien de moins que le risque d’une nouvelle naissance. À la croisée de ces deux lectures, une question incontournable s’impose : que voulons-nous devenir?

On ne naît évidemment pas seuls, mais avec d’autres et dans un contexte. Changer de nom, c’est naître à autre chose, se départir de façons d’être et de faire en vue de recomposer les pourquoi et les comment. Changer de langage… c’est accepter de retourner au b-a ba et finalement quitter la zone dominante qui souvent caractérise notre posture pour réaliser finalement que c’est le langage qui nous fait renaître aux situations nouvelles de vie.

L’expérience du Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF), autrefois le CPMO, est remarquable dans son évolution. Ses trois axes de formation, de ressourcement et d’association sont toujours entraînés par un courant qui se préoccupe moins de ce qui, en amont, lui a donné naissance que là où ses consensus le conduisent. La rivière a-t-elle besoin du nom de sa source pour prolonger sa mélodie dans des rivages plus larges? Elle sait entraîner la suite du temps dans le prolongement du mouvement premier. Il existe une interrrelation entre les trois axes du CPRF qui sans cesse disent le monde dans lequel nos choix se tissent. Elle affirme nos idéaux et nos rêves qui d’ores et déjà font advenir ce monde sous la forme de projets multiples et d’audaces se frottant à la réalité. Former, c’est rassembler, se connaître et puiser à tout ce qui nous permet de nommer la voie à suivre. Se ressourcer, c’est faire le pari, comme Madeleine Delbrêl, qu’il faille creuser des puits là où le pas de la route nous conduit et rassembler des gens autour des vérités qui sourdent d’une terre toujours aussi généreuse. Rassembler, n’est-ce pas faire le pari que se révèle ce qui motive les uns et les autres et qu’ainsi l’histoire s’écrive encore, autrement, avec l’intensité de nos choix et de nos luttes? Trois axes qui incitent les acteurs du CPRF à desserrer les mains et à oser croire en la recomposition de ce qui crée le monde en réaffirmant le meilleur de ce qu’il peut devenir, sans crainte de perdre en route un quelconque essentiel.

À l’heure où les institutions se figent, quelle leçon tirer du parcours du CPRF et de ses choix? Plus particulièrement, qu’est-ce que ce mouvement associatif a à dire à l’institution ecclésiale dans sa manière d’être et de faire? Un constat brutal, en apparence : nous sommes rendus ailleurs! C’est dire, en d’autres mots, qu’un ailleurs existe et qu’il mérite attention au nom même de cette formidable recomposition du langage; il dit toujours l’histoire, les prises de conscience, les défis et les choix. Si jadis le CPMO est né de la sensibilisation de bons catholiques désireux de connaître les enjeux des milieux ouvriers et les orientations qu’ils dégageaient pour la société et l’Église, sa nouvelle réalité est encore et toujours porteuse du courant qui l’a fait naître. Une réalité recomposée à partir des défis du jour qui devient le terreau d’un autre langage. D’aucuns croient en la force créatrice de l’Esprit canalisée par ce « courant continu ». Redite dans un monde qui a plus besoin de renommer que d’ignorer, on parlera de souffle, de projet de société et de croyances dans ses dimensions politiques et économiques. Quelle tristesse si l’Esprit était captif de la limite de nos mots. Heureusement, il épouse la liberté du langage.

Oser renaître en renommant, n’est-ce pas recréer le potentiel de l’appartenance et dire que la vie est surprenante? Et appartenir, c’est habiter, avec d’autres, un espace convivial qui accueille et promeut cette vie surprenante. Renommer, c’est vital!

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