L’art est aussi une quête…

En nous invitant à la table de la beauté et de la création, les artistes nous ouvrent à la profondeur spirituelle de toute chose et, par conséquent, à la contemplation.

Qu’est-ce que la beauté? Certes, la conception en diffère selon les civilisations, voire selon les époques dans une même civilisation. Elle est changeante, soumise aux temps et aux cultures, même aux soubresauts des personnalités. Si on réfléchit le moindrement à l’expérience qu’on en a, il faut convenir que la beauté réside bien moins dans l’objectivité des choses que dans le regard porté sur elles par chacun. « C’est l’apparition à la conscience d’une correspondance intime entre tel son, tel image, tel audiovisuel et l’attente la plus profonde de notre personnalité », écrit Pierre Babin1. Le nouveau-né est toujours, dans les yeux émerveillés de ses parents, le plus beau bébé que la terre ait porté.

« Des pays du tiers monde, continue cet auteur, j’ai appris que la beauté n’était pas l’esthétisme, mais une certaine plénitude de l’humain et que là était la première valeur. […] La beauté, c’est ce qui convient aux aspirations les plus profondes de l’être humain. Elle est cette ordonnance vivifiante et harmonieuse qui suscite, apaise et guérit. » Quoiqu’on ne puisse la contenir dans une conception unique ni lui donner les limites confortables d’une définition, la beauté est pourtant bien réelle. Elle appartient à ce qui gîte au plus profond dans l’humain : son désir, ce désir qui, enseignait Spinoza, est son dynamisme fondamental, son essence même, puisqu’il met en scène son effort pour « persévérer dans l’être2 », survivre, c’est-à-dire vivre en transcendant les limites que lui imposent sa naissance, son corps, son environnement. Est beau, pour l’être humain, ce qui fait signe de vie.

En cela même, la reconnaissance de la beauté est spécifiquement humaine. Pendant des années, j’ai assisté chaque matin, avec mon chien, au lever du soleil sur les hauteurs du Cap-Diamant. Expérience ineffable de la lumière dorée dans les boisés d’automne, des éclats cristallins vivifiant les matins d’hiver, des chatoiements subtils animant les verts printaniers, voire des tamis enfarinés propres aux brouillards d’été. Expérience véritablement spirituelle, puisque capable de laver l’esprit des scories de la vie quotidienne et de féconder, chaque jour, le terreau des tâches à recommencer. « Dans les instants d’émerveillement, on parvient aisément à sortir de la petitesse, à élever son esprit aux dimensions de l’univers jusqu’à embrasser le tonnerre et le murmure, le bon et le mauvais, le proche et le lointain », écrit Yann Martel3. Mais pour mon chien, de toute évidence, tout cela ne disait rien. Ses bonheurs matinaux, à lui, consistaient essentiellement à pister les écureuils… Noblesse (animale) oblige.

Expérience humaine de dépassement, la beauté est ouverture sur l’altérité, cette altérité dans laquelle chacun cherche et projette, sans cesse, l’idéal qui va lui permettre de continuer de vivre. En tentant de faire voir la beauté, les artistes en affirment la force créatrice et la liberté. Ils proclament leur autonomie (« je suis ainsi, je vis ainsi »), ils se jouent des conventions (qu’ils transgressent d’autant mieux qu’ils les respectent profondément) et disent : « Voici, tentons donc autre chose… Explorons ce qui échappe aux coutumes et au sens commun, parcourons les territoires de l’Autre, pour voir, entendre, sentir, ce qu’il pourrait bien nous dire. »

C’est pourquoi l’artiste est toujours proche du spirituel et du mystique. Quelle que soit sa tradition (ou sa discipline), croyant ou non, il partage avec eux un savoir qui concerne l’impossibilité de dire complètement l’Autre, et en même temps l’urgence de tenter de le dire. « Trouver Dieu, c’est le chercher », risque ici l’expérience mystique. Et, ajoute Ignace de Loyola, il faut savoir le trouver « en toutes choses ». Le vrai courage d’exister, proclame l’artiste, c’est moins la proclamation de ce qui comble que la volonté de convertir le manque en dynamisme vital. Dans un cas comme dans l’autre, il faut maintenir l’ouverture à l’altérité, contre vents et marées. Continuer, sans relâche, à chercher l’Autre, en son absence comme dans le sentiment de sa présence4.

La Clarté-Dieu, dont le nom même laisse entendre la quête de lumière5, offre cette double expérience au public. En donnant à contempler et à méditer des œuvres d’ici et d’aujourd’hui, elle montre l’extraordinaire fécondité de la quête spirituelle dans l’art contemporain. Et s’il est vrai que l’expérience de la beauté n’est jamais un plaisir solitaire, puisqu’on s’y enchante les uns les autres, non seulement représente-t-elle un contrepoids à la vulgarité qui occupe si facilement l’espace public, mais aussi la possibilité de « faire église » au cœur même de cet espace public6. Elle rappelle alors que, pour l’expérience chrétienne, une beauté paradoxale – le tragique de la croix et du tombeau vide – est l’amorce initiale de l’inscription de la foi dans la culture et dans l’histoire.

1. Pierre Babin, L’ère de la communication. Réflexions chrétiennes, avec la collaboration de M. Iannone, Paris, Le Centurion - OCIC, 1986, p. 113-115.

2. Baruch Spinoza, Éthique, III, proposition 7, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 1999, p. 217.

3. Histoire de Pi, roman, Montréal, XYZ Éditeur, 2003, p. 248.

4. Voir les belles pages que Fernand Dumont consacre à l’absence, dans Une foi partagée, Montréal, Bellarmin, 1996, p. 45-53.

5. Dont Roger Chabot avouera volontiers, d’ailleurs, l’inspiration cistercienne.

6. Voir François Cassingena-Trévedy, La liturgie, art et métier, Paris, Ad Solem, 2007,178 p.

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