Laisser intact le mystère

L’art dans toutes ses modalités a toujours été porteur d’une capacité d’éveiller la foi et de la nourrir.

Dans le répertoire actuel de la prière liturgique et plus spécifiquement de l’hymnologie, de nos recueillements et partages rituels, il fait bon retrouver des créations artistiques anciennes et nouvelles. Par exemple, plusieurs hymnes à saveur poétique ont été conservées ou créées pour la liturgie des heures. Production qui nous enchante et donne à l’expression de notre foi une évocation appréciée. Voici un exemple d’une poésie priante de Patrice de la Tour du Pin :

Rappelle-toi lorsque tu vins
Dans le vent de nuit au jardin de la Genèse,
Afin que l’homme trouve au cœur
Un nouveau jour plus intérieur,
Qui le rappelle à son Seigneur
Quand l’autre baisse.

Dans ce poème liturgique, qu’on a pu trouver hermétique au départ, l’intériorité est finement invoquée et riche d’une beauté dont on ne se lasse pas. Autre exemple : « Jésus qui m’as brûlé le cœur », création de Didier Rimaud :

La table où tu voulus t’asseoir
Pour la fraction qui te révèle.
Je la revois : elle étincelle
De toi, seul Maître.
Fais que je sorte dans le soir
où trop des miens sont sans nouvelle,
Et par ton nom dans mon regard
Fais-toi connaître.

Quelle belle manière d’évoquer la mission auprès des éloignés; ton nom, Seigneur, en moi, dans mon regard, rejoint mes frères et sœurs.

Poète et prophète

L’être humain est regard émerveillé qui habite nos jardins intérieurs. L’art est la respiration de l’âme. Pour être poète, ne suffit-il pas d’être amoureux? Et sans l’être humain, personne ne s’étonnerait qu’une fleur soit si belle. Il y a eu un évêque brésilien maintenant décédé et qu’on qualifiait à la fois de poète et de prophète. Son nom : Pedro Maria Casaldaliga. Cet évêque chantait son fleuve, les arbres, les oiseaux, les êtres humains. Il criait aussi la souffrance, l’injustice et l’amour. Il cultivait les fleurs « dans des pots et des boîtes de conserve ». « Je pratique la beauté, inutilement, j’arrose les feuilles vertes et leurs appels éphémères. Je les protège du vent impétueux, du soleil ardent. Je leur accorde chaque jour trois ou quatre regards protecteurs et je surprends la création à l’œuvre. » De ce regard poétique et créateur, Casaldaliga passait à des mots vigoureux, au nom de la violence de l’amour. Au nom des pauvres, il s’écriait à la fois avec la grâce du poète et du prophète : « Cette terre n’est pas à vous, monsieur Personne! Cette terre est à tous, puisque de Dieu elle est. »

Poésie et langage évocateur

Quel langage convient-il au Dieu de toute gratuité? Ce langage, ce sera la poésie, qui permet de parler de Dieu en laissant intact le mystère. C’est dans ce registre-là qu’est écrite la Bible. Au petit prince qui demande à l’aviateur de dessiner un mouton, l’aviateur dessinera une cage et non pas une définition toute faite. Dieu n’est pas à circonscrire. Il est à rencontrer. Les grands mystiques tels que Jean de la Croix ou Thérèse d’Avila ont été de grands poètes, de grands dessinateurs de la cage, c’est-à-dire de l’espace pour l’expérience personnelle de Dieu. Nous serions bien avisés de retenir le mot de Paul Claudel : « Tu n’expliques rien, ô poète, mais toutes choses par toi deviennent explicables1. »

Les mots ne peuvent plus qu’introduire au seuil du mystère. Comme la cage du petit prince offrant le mouton tout en le cachant. Les mots sont des éveilleurs, mais jamais malgré nous. Le croyant est un poète qui s’abandonne dans les bras de Dieu et par plaisir. Qu’en sera-t- il de l’intelligence et de la raison? Ont-ils toujours leur place? Si Dieu est l’auteur de l’intelligence, les exigences de l’intelligence devront être honorées dans l’acte de la foi. Une foi qui brimerait la raison ne serait pas digne de l’être humain, et donc de Dieu. Toutefois, la raison elle-même nous invite à la dépasser. Elle nous conduit à un seuil où tout est silence et mystère de gratuité. On aime sans raison, mais il est raisonnable d’aimer ainsi. Il ne s’agit pas d’une négation de la raison, mais d’un au-delà.

1. La ville, acte 1, La Pléïade, 1967, p. 428.

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