La p’tite fleur mauve

« Aussitôt arrivé à la campagne, mon premier souci est d’arroser mes fleurs, mon jardin. Enfin, tout ce que j’ai semé et que je me plais à voir pousser sur mon terrain. Arrivé devant la jardinière, c’est l’étonnement! »

Cet été, un ami m’offrait une jardinière à suspendre sous la pergola. Toute garnie de belles petites fleurs jaunes. En arrivant à la maison, je m’empresse de la faire voir à mon copain. « Tiens, je fais partie de ta jardinière! », me dit-il. Devant mon étonnement, me faisant voir une toute petite fleur mauve dissimulée sous le feuillage, il me dit : « J’ai tellement été longtemps la p’tite fleur mauve dans la corbeille jaune. » Petite phrase anodine, mais qui en dit tellement long. J’allais l’arracher, mais tout mon être me l’interdisait. Je me suis revu enfant, tentant de me dissimuler dans la foule. Je me suis aussi revu demandant une fille en mariage, espérant ainsi cacher mon identité, sachant très bien que je ne pourrais jamais la rendre heureuse. Juste pour être comme tout le monde. Presque toute ma vie, j’ai été moi aussi la petite fleur mauve dans cette grande jardinière qu’est la terre. J’ai, moi aussi, espéré ne pas être découvert, afin que l’on me laisse vivre.

La semaine suivante, aussitôt arrivé à la campagne, comme d’habitude, mon premier souci est d’arroser mes fleurs, mon jardin. Enfin, tout ce que j’ai semé et que je me plais à voir pousser sur mon terrain. Arrivé devant la jardinière, c’est l’étonnement! Il y a une centaine de fleurs mauves! Il y en a partout. Toutes dissimulées à travers les jaunes. Et voilà la jardinière encore plus belle. Je me revois, l’arrosoir à la main, les yeux béants d’admiration et la bouche grande ouverte. En acceptant de laisser vivre cette petite fleur mauve, j’ai permis à toutes les autres d’éclore. Encore mieux, j’ai agrémenté ce qui s’offrait à ma vue. J’ai été à même de constater que la différence est encore plus belle que la monotonie d’une seule et même couleur. C’est la vie dans ce qu’elle nous offre de plus beau.

Et en poussant ma réflexion, me revoyant adolescent tentant de me fondre dans la foule, je me suis trouvé laid. En effet, je ne vivais pas, je me contentais de survivre. Alors qu’en acceptant que la p’tite fleur mauve que j’étais ait elle aussi le droit de fleurir, je me suis soudainement mis à vivre. Je me suis épanoui. Puis, j’ai regardé le monde qui m’entoure. Et j’ai vu non seulement des fleurs jaunes et mauves, mais des fleurs de toutes les couleurs. Aucune ne se ressemble. Même chez les fleurs de la même espèce. Chacune a une forme différente, chacune a une couleur qui lui est propre. Ça, c’est Dieu qui, dans son infinie bonté, l’a voulu, comme Il a voulu que chacun et chacune de nous ait son identité et sa propre couleur.

Tant et aussi longtemps que je vivrai, je refuserai désormais de me fondre dans la foule. Bien au contraire, comme je le fais avec les fleurs qui ornent mon jardin, je cultiverai mon jardin intérieur jusqu’à ce que tout ce qui demande de vivre puisse le faire. J’essaie autant que faire se peut d’enlever les orties et d’arracher les mauvaises herbes, afin de laisser la place à tout ce qui pourrait y fleurir de plus beau. Mais ça, ça prend plus qu’une saison. Mon jardin, je commence à le préparer dès l’automne, en prélevant les graines de mes plus belles fleurs, que je mets à sécher durant l’hiver, les préservant du froid et de l’humidité afin que, lorsque le printemps revient, je sois en mesure de les mettre en terre. Bien sûr, il y a les vivaces, celles qui reviennent d’année en année : les plus belles. Elles sont ce que j’ai de plus merveilleux dans mon jardin. C’est l’essence de ma vie. C’est ce qui fait que mon jardin ne ressemble pas à celui de mon voisin.

Tout comme ma cour arrière d’ailleurs. Mais ça, c’est parce que j’ai écouté Louis, mon copain. Alors que je m’apprêtais à vouloir mettre droit ce qui est tout croche sur mon terrain, il m’a demandé pourquoi je tenais tellement à faire comme tout le monde. « Vois comme c’est beau! », m’a-t-il dit. C’est justement parce que tout est croche chez nous que c’est beau. Et encore là, j’ai du me rendre à l’évidence. Mon passé me suit. Il y a encore un peu du caméléon en moi. Je me suis donc contenté de suspendre des lanternes ça et là dans les arbres, ce qui fait que, même dans l’obscurité, ma différence est devenue visible. Alors que, partout, il y a de beaux lampadaires électriques, chez nous, de simples bougies suspendues sous les arbres. Je suis un être à part entière. Pourquoi? Parce que j’ai enfin accepté que je sois différent, comme chacun et chacune d’entre vous. J’ai enfin reconnu qu’une corbeille de fleurs n’est belle à mes yeux que lorsqu’elle est remplie de plusieurs espèces différentes.

Différentes oui, mais chacune porte le même nom. Fleur. Seules les espèces sont différentes. Tout comme nous d’ailleurs. Tous et toutes, nous sommes humains, mais tous et toutes nous avons ce petit quelque chose qui fait de nous des êtres différents. Mais il suffit de tourner la tête de chaque côté de nous pour nous rendre compte que nous formons la plus belle jardinière que Dieu a créée.

Ive

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