La petite voix

Une « petite voix » intérieure se fait entendre en chaque être humain, suscitant indignation devant les injustices, engagement courageux pour une société à visage humain, une Terre qui a de l’avenir. La même « petite voix » intérieure qui s’est fait entendre depuis les temps bibliques.

La revue Relation fêtait cette année ses 74 ans d’existence. À l’occasion d’une soirée-bénéfice tenue le 5 novembre, 70 personnes sont venues entendre Jean Bellefeuille qui fut directeur du Centre justice et foi de 1999 à 2002. La formule du 70e a été retenue, soit 70 personnes à 70 $ pour supporter la revue. Le thème de cette conférence Justice et foi(s) voulait rappeler la place centrale de la justice dans la foi chrétienne, mais aussi dans la conscience profonde de tous les humains.

Dès le départ, Jean Bellefeuille affirme : « L’intuition que j’ai et que je veux présenter ici, c’est que tout être humain a cette “petite voix” présente en lui ou elle, qui l’interpelle, lui “souffle ses commandements”, dirait l’Abyssin1, “l’instruit”, dit Jean2.» Se référant au récent documentaire L’Heureux naufrage, il cite les propos du cinéaste Bernard Émond qui, lui, parle d’une « Présence » en nous. Insistant sur le fait que Dieu lui-même nous enseigne de l’intérieur (1 Jean 2, 27), il rappelle l’expérience marquante d’Ignace de Loyola, fondateur des Jésuites, lors d’une retraite dans les grottes de Montserrat : « Ignace s’était dépouillé de toutes ses certitudes et, comme un homme neuf, s’était mis à l’écoute d’une “petite voix” qui l’invitait à aller au bout de l’amour de Dieu et des autres qu’il découvrait3. » Pour Ignace, il est possible à tout être humain « d’expérimenter Dieu de façon immédiate ».

C’est ainsi que Jean Bellefeuille comprend le déclencheur à l’origine du grand mouvement des Indignés et du Printemps érable, comme de la Marche mondiale des femmes et d’autres engagements pour la justice, la dignité et la liberté. Ayant participé à plusieurs de ces événements, il y a rencontré des citoyennes et citoyens brûlants d’indignation devant les injustices, les mensonges et les violences économiques de ce monde. Venant de tous les horizons religieux et humanistes, ils réagissaient à partir de leur conscience, d’une conscience commune et rassembleuse. Une tournée nationale sur le sens de l’engagement social au Québec menée par le Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF), en 2001, cherchait justement à comprendre « les préoccupations et le dynamisme qui nourrissent les personnes engagées socialement ». Le rapport qui en est sorti en 20024 signalait la récurrence de cette viscérale et juste indignation chez les contestataires; ces personnes étaient « choquées, outrées, révoltées et souvent marquées pour la vie quand elles ont été exposées à la souffrance de l’autre, touchées par les situations d’exclusion, d’appauvrissement, d’injustice flagrante. Elles y ont trouvé leur motivation d’engagement. Ce choc avait “réveillé une force, un feu, une voix qui les interpellait à l’engagement”». La dure réalité sociale a éveillé la « petite voix » intérieure qui est devenue un buisson ardent (Exode 3), un feu dévorant… (Jérémie 20, 9) Comme le disait un participant à cette recherche : « Il y a quelque chose qui m’anime, une force quelque part qui me permet de continuer d’avancer. Je n’arrive pas à la nommer comme tel…» Quiconque a lu les prophètes de la Bible y entend l’écho de leur indignation et leur appel à l’action, les Moïse, Jérémie, Amos, Isaïe, Jean-Baptiste et compagnie. D’ailleurs, l’intuition que cette recherche voulait vérifier sur le terrain était la suivante : « Se pourrait-il que ces personnes aient développé une spiritualité qui a des sources d’inspiration, des symboles et des rituels qui leur sont propres… Est-il possible que nous soyons en train de passer à un autre âge de la foi?» Il semble bien, selon Jean Bellefeuille et bien d’autres.

Il est alors question d’un nouvel espace théologique. Comme l’affirme Simon Pierre Arnold, moine bénédictin belge qui vit au Pérou avec les pauvres, il y a une inculturation nouvelle de la foi à opérer. « Si nous acceptons d’abord que nous n’avons pas le monopole de la foi et de ses expressions […], les différentes manières de nommer cette “petite voix”, cette interpellation, cette force, ce feu, ce souffle intérieur, qu’en d’autres temps on a appelé l’Esprit, l’appel de la vocation, voire Dieu ou le Christ, importent peu. L’important, c’est de savoir dire notre foi avec des mots de la culture d’aujourd’hui, sinon la tradition, c’est-à-dire l’expérience de foi qu’ont vécue nos prédécesseurs, va se perdre au lieu d’éclairer celle que peuvent faire nos contemporains8. » Se référant au film documentaire L’Heureux naufrage qui utilise la métaphore du voyage, Jean Bellefeuille poursuit : « C’est cela la condition humaine, pas la stabilité dogmatique d’un système religieux à toute épreuve. “Il faut prendre son vide spirituel en main et avancer”, affirme le compositeur Stéphane Archambault9. » L’ère postchrétienne où nous sommes est plus spirituelle qu’il n’y paraît. L’Église d’ici saura-t-elle entendre et voir les signes des temps?

1. Jean-Christophe Ruffin, L’Abyssin, Gallimard, 1997.

2. Conférence de Jean Bellefeuille, p. 3.

3. Ibid., p. 3.

4. De l’indignation à l’espérance chez les 20-45 ans, CPRF, 2002.

5. Conférence de Jean Bellefeuille, p. 4.

6. Ibid., p. 4.

7. Ibid., p. 4.

8. Ibid., p. 6.

9. Ibid., p. 7.

Note

On peut lire ici le texte complet de cette conférence-bénéfice Justice et foi(s) avec Jean Bellefeuille.

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