« Ma Dalton », la mère des prisonniers

« Donner sa vie pour ceux et celles qu’on aime. » Cette parole de l’Évangile est vécue radicalement par une femme d’ici, Marie Beemans, avec les personnes emprisonnées les plus rejetées : les condamnés à vie et les agresseurs sexuels.

« Écoute ta conscience! »

À 82 ans, elle est curieuse, insoumise, audacieuse, rebelle même; intègre, droite, solide intérieurement et aimant la vie en ce monde. Il en est ainsi depuis son enfance. Marie Beemans a poussé parmi les épinettes et les bûcherons francophones, au nord du lac Témiscamingue, à New Liskeard1, en Ontario. Dans ce petit patelin de 4 000 habitants, on dénombrait plusieurs Églises protestantes. Elle en fera le tour pour entendre et voir les différences, et ira même suivre des cours de Bible lors d’un camp d’été. Elle décrochera un premier prix pour sa connaissance de la Bible, elle, une catholique… Elle se souvient que sa mère au grand cœur a visité et aidé une femme en prison, en plus de faire de la politique. Dès 4 ou 5 ans, cette dernière lui a appris à lire et à écrire, à se respecter elle-même et à prier. Son père, qui a étudié et enseigné chez les jésuites, lui donnait des repères qui la guideront tout au long de sa vie : « Écoute ta conscience! N’agit pas parce qu’on t’a dit de le faire! » Un jour, devant un « clochard », il lui a dit : « Si ce n’était de la grâce de Dieu, ce serait moi, là, à sa place. »

Alors qu’elle n’a que 7 ans, dans une classe de 30 élèves, tous terrorisés par la sœur enseignante, elle dessine celle-ci habillée « en Gestapo »… Pendant ces deux années difficiles au pensionnat, elle se réfugie à la chapelle qu’elle considère comme un « sanctuaire » au sens de lieu d’asile sacré. Lorsqu’elle est pensionnaire chez les sœurs à Northbay, en 9e année, elle organise une grève de la faim pour protester contre la mauvaise nourriture et le régime du bâton et de la carotte. La directrice convoque son père qui, en sortant du bureau, dit à sa fille : « Tu as raison. Elle n’a aucun respect de la dignité humaine et elle veut se débarrasser de toi. Choisis. Tu peux revenir à la maison et aller à l’école publique (Public High School)… Mais elle aura une victoire. » Marie est restée au couvent jusqu’à la fin de l’année.

Une visite en prison

Adolescente, alors qu’elle étudie chez les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame à Ottawa, elle tombe sur un dépliant du mouvement Légion de Marie qui invite à participer à une visite de prisonnières. Lors de ces visites, elle apprendra que beaucoup de ces jeunes filles ont subi viols et autres violences, dont l’inceste, et vécu dans la pauvreté et la prostitution. Elle se dit en elle-même : « Elles n’ont pas choisi leur famille, moi non plus; mais moi je suis tombée dans une bonne famille, pas elles. Sinon, il y a de grandes chances que je serais comme elles. » Plus tard, elle se rend compte qu’il y a deux justices, une pour les pauvres et une autre pour les riches qui bénéficient de traitements de faveur en prison. Ainsi mûrit la femme consciente des enjeux de sa société, solidaire, combative, énergique, dont la foi s’enracine dans la Parole, la prière et l’eucharistie. Elle s’est formée à la théologie de la libération avec Gustavo Guttiérez. Elle réalise alors que c’est bien à nous, croyants, d’incarner la parole de Dieu, de lui donner de la chair, insiste-t-elle, dans les enjeux sociaux de notre époque. Arrivée à Montréal en 1953, son engagement politique s’incarnera un court temps avec une équipe (cellule) du Parti communiste canadien (PCC), animée par Henri Gagnon, en pleine guerre froide. Comme toute la bonne société condamnait les « méchants communisses », elle est allée se faire une idée par elle-même.

« Je voulais des enfants »

À 21 ans, un ami lui présente Jean qu’elle épousera, car, dit-elle, « je voulais des enfants ». Elle en aura 9 sur 14 grossesses. Mais son Jean s’avère être un playboy irresponsable qui lui causera bien des soucis. Elle élèvera donc seule sa famille et ouvrira même les portes de son foyer aux indigents et aux exclus de la société : réfugiés, femmes violentées, femmes prises dans la prostitution ou l’itinérance, ex-détenus hommes et femmes. Un jour, quelqu’un lui laisse deux jeunes enfants à garder et ne reviendra jamais les chercher… Alors, ils seront ses enfants. Encore aujourd’hui, à 82 ans, elle accueille les gens à bras ouverts, et la porte de sa maison, à Deux-Montagnes, n’est jamais fermée. À mesure que les enfants grandissent, elle étendra son bénévolat aux mères immigrantes en difficulté et à leurs enfants avec l’organisme Baobab Famille dans le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal. Elle sera leur grand-maman.

Une rencontre décisive

En 1974, un appel de Léon Lajoie, s.j., curé de la paroisse de Kanawaké, l’invite à se joindre au groupe Birthright pour accompagner des femmes au sortir du pénitencier. Sur ce chemin, elle fera alors une rencontre qui changera sa vie, celle d’Andrée Dupuis, qui sortait justement du pénitencier de Kingston. Cette femme délinquante qui avait commis un homicide était la terreur de la Main (boul. Saint-Laurent), à Montréal. Andrée la met en contact avec le milieu de la criminalité et de la prostitution. Sur la rue, elle prendra la relève de Marie Labrecque qui s’occupait des femmes aux prises avec la prostitution. De là, pendant une dizaine d’années, elle ira visiter les femmes francophones à la prison de Kingston, en Ontario. Elle visite également les prisonniers délinquants sexuels, les plus délaissés, regroupés à la prison de La Macaza.

En 1979-1980, elle mettra sur pied, avec Paul Magnan et des collaborations du terrain, la Société protectrice de l’enfance et de la jeunesse. Ce qui la conduira à l’Office de défense des droits des détenus, avec l’avocat fondateur Jean-Claude Bernheim. Elle y mènera des campagnes pour dénoncer les tortures et les mauvais traitements infligés aux détenus, dont une contre la peine de mort (1986). Elle sera également active au sein du Conseil des Églises pour la justice et la criminologie. Et cela ne fait pas le tour de son jardin. Cette « mère des prisonniers » connaît tous les condamnés à vie du Québec… d’où son surnom de « Ma Dalton2 ». Lorsque j’ai voulu la joindre pour une entrevue, c’est un condamné à vie, sorti depuis plusieurs années, qui m’a donné en quelques secondes son numéro de téléphone, avec un sourire narquois, me disant : « On se connaît depuis 30 ans. »

L’eucharistie

« L’eucharistie, c’est mon filon de vie, affirme-t-elle avec conviction. Je vais faire le plein de Dieu. Cela me vient de mon père et je n’ai jamais coupé ce fil qui m’alimente, malgré les doutes. » Elle poursuit : « Le Christ parle de Dieu comme son Père. Pour le donner à chacun et chacune selon ce qu’il est, il s’incarne pour tous et donne son corps à manger. Dieu nous refile son ADN. C’est la relation la plus intime, comme lorsqu’une femme est enceinte et passe son identité à son enfant. »

Donner sa vie pour ceux et celles qu’on aime… et surtout pour ceux et celles qu’on peine à aimer.

1. Temiskaming Shores depuis les fusions de 2004.

2. Surnom de la mère des quatre frères Dalton, ces bandits célèbres, échappés de prison, que poursuit toujours le non moins fameux Lucky Luke, dans les bandes dessinées du même nom.

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