La mémoire dangereuse ou oser sortir de table

À l’occasion du lancement d’une plaquette intitulée Témoins d’une naissance, une soirée-rencontre s’est tenue le 29 mai dernier au Centre Saint-Pierre, à Montréal. Au programme, un échange autour de vingt textes portant sur une autre manière de voir l’eucharistie et l’avenir de l’Église. Dans le contexte du Congrès eucharistique international, il importe de faire place à d’autres pratiques et à d’autres paroles. Derrière cette initiative d’avoir invité et rassemblé ces groupes de chrétiens qui ont pris parole figure Guy Paiement, jésuite. Citoyen engagé dans notre société et notre Église depuis longtemps, il a développé des pédagogies de compréhension de la société et d’actualisation de la foi. Il est à l’origine des Journées sociales du Québec1 qui ont connu leur 8e édition l’été passé. Mais d’où vient ce projet de plaquette et quel est le rapport de son instigateur à l’eucharistie?

L’origine de cette initiative remonte à la démarche préparatoire aux Journées sociales de Saint- Hyacinthe. Guy Paiement de préciser : « Devant les efforts de certains milieux romains pour restaurer un ancien univers religieux, plusieurs chrétiens et chrétiennes se sentent de plus en plus orphelins de leur Église, comme des nomades essoufflés qui cherchent des points d’eau pour se retrouver et partager leur vie comme on partage du pain. L’échec rencontré [refus par les évêques] du document de la CRC (Message à nos évêques, Conférence religieuse canadienne, 2006)2 semble avoir creusé le désir d’échange sur ce que l’Esprit dit à nos Églises et de le dire publiquement pour signifier que l’Esprit souffle de bien des manières. » Qui entend ce que l’Esprit dit et fait par le peuple de Dieu?

Comme bien d’autres, la vingtaine de groupes rassemblés ne se retrouve pas dans le discours et la pratique eucharistique traditionnels de l’institution ecclésiale – qui sont repris au Congrès eucharistique international – pour plusieurs raisons que Guy Paiement résume en trois points : « La théologie du texte de référence ne fait que reprendre les idées d’une théologie de manuel, désincarnée et dépassée, qui manque d’enracinement dans ce qui se vit au Québec et dans d’autres parties du monde. » Deuxièmement, « on n’est pas sorti d’une ecclésiologie centrée sur le clergé alors que le “Peuple de Dieu” est beaucoup plus riche et diversifié, qu’il est devenu mature et qu’il fait l’expérience de l’Esprit ». Enfin, « comment apprêter la table eucharistique sans tenir compte du fait que des décisions romaines ont écarté nombre de convives? La certitude que Jésus de Nazareth n’est pas respecté dans cette façon de gommer la réalité enlève tout goût de collaborer à cette entreprise de diversion ». Pour lui, « l’absence de communauté demeure une blessure qu’aucun grand spectacle de foule ne pourra guérir ».

Une présentation de l’eucharistie et de l’adoration décrochée des réalités sociales, sans ancrages dans les repères de la culture d’ici et ses symboles, risque d’être en porte-à-faux et de sortir Jésus du monde où il s’est incarné. Comme si Jésus n’était plus avec nous dans nos marches et nos luttes quotidiennes, mais sous clé dans le tabernacle, enfermé dans les églises.

C’est pourquoi Guy Paiement propose de compléter notre approche de l’eucharistie-repas-communautaire par celle de l’eucharistie-lavement-des-pieds, ou comme il préfère dire par « le mime de la sortie de table ». « En quittant la table pour prendre la place de l’esclave qui assurait le service, Jésus nous laisse en héritage deux orientations décisives : la première, c’est l’anticipation du repas final, où tout le monde pourra être à table. La seconde, c’est l’invitation à sortir de table pour prendre la place de celui – et de celle – qui n’y est pas. Ce changement de place permet de voir ce qu’il manque au repas, qui en est exclu et de travailler à faire comme Jésus. À entrer dans ce qui lui tient le plus au cœur et à en faire son pain de tous les jours. Ce qui, tôt ou tard, nous amène à critiquer tout pouvoir et à lui rappeler sa fonction de service. »

Mais cette mémoire est dangereuse, car elle remet en question tous nos enfermements et toutes nos exclusions, nos manques de solidarité et de compassion, nos répugnances à nous faire petits comme un serviteur.

Mots clés :
, , , , , , ,