La liberté des prophètes

Certains réclament des saints, modèles de vertu : l’avenir de l’Église en dépend! Mais pour bâtir le véritable projet de Dieu, ne nous faut-il pas davantage de prophètes, ces ermites un peu trop bavards, dérangeants, qui sortent des rangs?

Depuis toujours, je suis fasciné par les gens qui ont emprunté des voies nouvelles et osé défaire les préjugés, remettre en question les acquis ou tout simplement être profondément eux-mêmes, libres et assez solides intérieurement pour se jouer des convenances et faire leur chemin. Que ce soit par leurs écrits ou leurs choix de vie, ces créatifs ou ces éclaireurs de conscience m’interpellent. Ils alimentent la plupart de mes lectures. Est-ce parce que j’ai besoin moi-même d’apprendre à déployer ma propre liberté?

« Si je ne suis pas moi-même, qui le sera? » – Henri David Thoreau

Qu’il suffise de penser à Leonardo Boff, chef de file de la théologie de la libération et maintenant d’une théologie écologiste; à Rosa Parks, cette jeune couturière noire qui, la première, en 1955 à Montgomery, refusa de céder sa place à un passager blanc dans un bus; elle fut alors arrêtée et reçut une amende qu’elle contesta. Elle fut à l’origine du mouvement des droits civiques. C’est cet incident d’ailleurs qui interpella le jeune pasteur Martin Luther King, qui défendit à son tour, et de façon non-violente, les droits des Noirs aux États-Unis. J’évoque aussi Henri David Thoreau, écrivain, poète et philosophe américain, qui mena une vie simple loin de la société du XIXe siècle pour s’opposer à ses abus et à la guerre d’alors au Mexique. Son livre Walden, publié en 1854, est à la source du concept de « simplicité volontaire » moderne. Son essai, La désobéissance civile, où il défend l’idée « d’une résistance individuelle à un gouvernement jugé injuste » (Wikipédia), est aussi à l’origine du concept de non-violence et de désobéissance civile, repris moins d’un siècle plus tard par Gandhi et King. Puis, il y a les Matthew Fox et Eugen Drewermann, les Yvone Gebara et Madeleine Parent, et bien d’autres. Ils ont tous été oubliés ou ridiculisés, mis au silence ou arrêtés, condamnés ou assassinés…

« Dieu est une large rivière souterraine que nul ne peut endiguer. » – Maître Eckhart

D’hier à aujourd’hui, nombre de croyantes et croyants ont emprunté des routes moins connues, risquées, voire dangereuses, qui leur ont valu parfois les foudres des bien-pensants, des orthodoxes ou des autorités. Ces mystiques rhénans en furent : Hildegarde de Bingen (1098-1179), abbesse allemande à la fois médecin et herboriste, musicienne et compositrice, visionnaire et artiste; Mathilde de Magdebourg (1207-1283), béguine dont les écrits hautement poétiques témoignent d’une nouvelle spiritualité; et Maître Eckhart (1260-1328), théologien et philosophe dominicain, trop proche des Béguines. Pourtant, malgré les accusations dont ils furent l’objet, on reconnaît aujourd’hui la modernité et le prophétisme de leurs idées.

On nous a trop longtemps vanté les saints, ces modèles vertueux, « dans le rang », soutenant les colonnes des cathédrales, que l’on a inscrits souvent dans une tradition conformiste et récupérés pour appuyer la vision figée d’une Église monolithique. On en fait d’ailleurs des statues! Pourtant, ce sont des prophètes issus de la tradition biblique juive, tels les Élie, Esther, Isaïe, Judith, Jérémie et Jean Baptiste il y a des millénaires, ou s’inspirant de l’Évangile tels les Marguerite Porète, Maître Eckhart, Nicolas de Cues, Comenius il y a des siècles, dont nous avons le plus besoin. Des gens qui ne sont pas canonisés, certes! Peut-être trop dérangeants encore. Car il est étonnant de constater que les propos et agirs de ces figures du Moyen Âge et de la Renaissance sont encore des plus pertinents par rapport aux enjeux d’aujourd’hui, que ce soit au Québec ou dans le monde.

« Dieu ne pourrait supporter qu’aucun pouvoir ne m’ôte mon vouloir sans que ma volonté y consente. » – Marguerite Porète

Tous et toutes à leur façon, à travers les âges, ces « rebelles » ont osé défier les lois et les convenances pour suivre leur conscience et la voie du « Libre-Esprit », développer leur propre jugement et leur intelligence. Indésirables, souvent taxés d’hérétiques, ils se sont montrés audacieux, créatifs, désobéissants et libres-penseurs même, au péril de leur vie parfois. D’ailleurs, tous les adjectifs de la phrase précédente ne résonnent-ils pas presque comme des synonymes? En faisant entendre leur voix dissonante, ils se sont montrés dociles au Souffle sacré, à l’Esprit de la Pentecôte, que nous célébrions il y a quelques semaines. Cette fête n’est-elle pas justement celle de l’audace, de la créativité, de la nouveauté? À mon avis, ce qu’il nous faut en ces temps de plus en plus rigides et austères, c’est un peu moins de Loi et un peu plus d’Esprit. Un peu moins de saints et un peu plus de prophètes. Désobéir un peu plus pour obéir davantage à ce quelque chose de plus grand… au cœur de soi. Un peu moins de vertu et de vouloir, et plus de désir, affirmait Marguerite Porète.

Ces prophètes n’auront jamais fini de nous bousculer. Pourtant, ce sont eux qui ont fait le plus avancer l’humanité! Encore aujourd’hui, ils se tiennent debout, ils marchent sans relâche, confiants, et des langues se délient, des cris fusent, des casseroles se font entendre, des tentes se dressent… Ils lancent un cri d’alarme, soulèvent des questions éthiques, réclament justice sociale et équité, cherchent des voies d’avenir en pensant aux générations qui suivent et à l’avenir de notre Terre.

Rares sont les écrivains qui ont su parler de ces prophètes oubliés et célébrer leur spiritualité, leur intelligence, leur liberté et leur claire vision avec autant de sensibilité. C’est ce qu’a fait avec brio Jean Bédard. Il nous raconte l’ardeur et le courage de celles et ceux qui sont allés jusqu’au bout d’eux-mêmes, fidèles à leurs convictions intimes et à leur propre autorité intérieure. Il nous fait voir que les sentiers de la vie sont divers, multiples, même à l’intérieur de la tradition chrétienne. Que l’Esprit souffle où il veut et quand il veut… Ne secoue-t-il pas les murs de la pensée unique et les colonnes des temples religieux, économiques ou idéologiques que nous érigeons? Qu’ils soient d’autrefois ou qu’ils vivent aujourd’hui, ces prophètes sont autant de voix originales, autant de façons de dire Dieu, qui montrent les nombreuses facettes de son visage et la grandeur de son rêve pour l’humanité par le biais de qui nous sommes, toutes et tous différents, uniques, et de sensibilités diverses.

Dieu ne se met pas en boîte, c’est ce que nous rappelle la liberté des prophètes. Think outside the box. Sortez du cadre! Pour l’amour (et la liberté) de Dieu…

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