La foi du bourlingueur

En tant que nomades en ce monde, nous devons traverser les frontières avec audace et confiance, aller vers l'Étranger et boire à l'eau vive de la Parole.

L’itinéraire de Claude Lacaille est riche d’expériences internationales et de rencontres de toutes sortes. Du Nouveau-Brunswick à Haïti, du Chili aux Trois-Rivières, on pourrait dire qu’une telle vie de bourlingueur portée par des vents exotiques, vie qui est aussi celle du missionnaire et du pasteur, n’est pas donnée à tout le monde. La plupart d’entre nous, citoyens lambda, n’ont pas souvent l’occasion d’être influencés par les Helder Camara, Oscar Romero, Che Guevara, Indiens de l’Équateur, sinon par les traces qu’a laissées leur histoire. Les œillères imposées par nos formes de vie ‒ course à la consommation et à la performance, obsession de calculer chacun de nos gestes ‒ ne nous permettent même pas de voir ces « religieuses et religieux engagés et prophétiques » qui pourtant sont parmi nous. Il faut creuser nos propres intériorités, ce qui n’est pas toujours facile, pour commencer à saisir ce qui pourrait animer, c’est-à-dire donner âme, dynamisme, sens, à nos propres vie.

Dans le voyage intérieur1 esquissé à partir de son itinéraire, deux mots-clés s’imposent : frontières et puits. Ce sont là des réalités beaucoup plus proches de nos vies quotidiennes, qui devraient nous inspirer, nous qui avons vu s’écrouler les châteaux forts spirituels du pays natal ou qui, pour les plus jeunes, en parcourent les ruines sans trop comprendre sinon dans l’espoir de trouver quelque œuvre d’art oubliée. Pour nous, urbains sécularisés, l’exotisme se trouve souvent sur le trottoir d’en face. Toutes générations confondues, nous sommes devenus nomades par la force des choses, non par choix mais parce qu’il nous faut bien respirer, il faut bien s’aérer pour ne pas étouffer dans l’enfer des choses.

Une frontière, c’est bien sûr une limite, mais aussi une ouverture. C’est une limite qu’on est invité à traverser ‒ trans-gresser : marcher à travers ‒ pour explorer les territoires de l’Autre. Un séjour à l’hôpital, cet hiver, m’a permis de bavarder pendant mes nuits insomniaques avec infirmières et infirmiers. Ils et elles travaillent dur. Je suis souvent resté béat d’admiration devant leur disponibilité, affabilité, rigueur, professionnalisme. Le rêve de plusieurs, pour la semaine de congé qu’elles ou ils entendaient prendre en mars (et dans cet hiver québécois, ce n’était pas un luxe), était souvent de partir, à Cuba, en République dominicaine… Au soleil. Le pèlerin, qui lui n’est pas un vacancier, prend le risque de parcourir des territoires étrangers, manger des nourritures bizarres, se confronter à des langues inconnues. Il espère aussi trouver ce qui pourrait illuminer sa vie et en revenir régénéré. L’un comme l’autre doivent, pour cela, faire confiance.

Se constitue là, au cœur de l’humain, la base de l’expérience spirituelle : il ne s’agit pas d’imaginer un monde qui viendrait colmater les failles de mon existence, mais bien, comme on peut le découvrir dans l’accompagnement des vies les plus fragiles (même animales et végétales), d’une ouverture à l’autre, de l’adhésion au mystère qu’est l’autre. « Penser et parler du mystère de Dieu semble superflu lorsqu’il est détaché du mystère de la personne qui est devant moi et qui, comme un cri, bouscule toutes les couches qui habillent mes failles2. » Dieu n’est pas celui de qui je peux parler. Il se livre, il naît à travers le mystère de ceux qui me parlent, dans la convivialité attentive. « Est spirituel ce qui est à construire, à composer au cœur du tragique qui nous dévoile les uns aux autres en tant qu’êtres humains vulnérables, mais animés d’amour, dans l’élan qui nous porte les uns vers les autres3. »

Le nomade, comme le pèlerin, ne marche pas pour rien. Il parcourt le désert en quête d’un puits et d’un pâturage (l’herbe pousse autour des puits) à partager, dans une marche de survie, aux frontières de son existence. « Boire l’eau vive de la parole biblique », dit notre ami bourlingueur. Le mot même nomade vient du verbe grec nemein qui signifie partager. Ses dérivés contemporains, notamment dans le suffixe nomie, connotent toujours cette idée d’organisation de la convivialité : auto et hétéro-nomie, gastro-nomie, éco-nomie (organisation du rapport convivial à l’environnement). Le numéraire même, cette monnaie que les pervers accaparent et dont les pouvoirs cherchent à contrôler les cours, n’y échappe pas : c’est un outil privilégié pour gérer la convivialité des échanges.

Vue de là, la vie spirituelle n’est jamais loin de ce qui est nécessaire à la vie tout court, c’est-à-dire de l’éthique et de l’engagement, le prendre soin, nécessaires à sa croissance.

1. Voir la rubrique Intériorité.

2. Valérie Thomas, « Au seuil de la vie, au cœur de la relation », Cahiers de spiritualité ignatienne, no 137, mai-août 2013 : Mourir, p. 64.

3. Ibid.

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