« La fin de la forge identitaire »

Selon le Dr Patrick Vinay, qui œuvre à temps plein au sein de l’unité de soins palliatifs de l’hôpital Notre-Dame du CHUM, notre identité est tissée de tous nos fils relationnels et les derniers moments de vie sont un creuset de prime importance.

Ce lundi 9 juin avait lieu à l’Auberge de l’Oratoire Saint-Joseph, à l’initiative du centre Le Pèlerin de Montréal, une conférence-entrevue du Dr Patrick Vinay1 sur le rôle central des relations pour construire notre identité. La fin de vie constitue une occasion privilégiée de vérité et une dernière étape du processus identitaire. D’où le titre de cette conférence : Escalier de nos vies – La fin de la forge identitaire.

Le tissage relationnel

Au départ, dans le sein maternel, nous sommes dans un état de fusion totale avec notre mère : je suis ma mère. Au sortir de cet univers aquatique sécuritaire, nous vivons une dépendance totale envers les personnes qui nous accueillent et répondent à tous nos besoins. Même le regard de la mère, puis du père, nous construit : Regarde maman! Ainsi s’édifient la confiance et l’estime de soi. « Il faut avoir été aimé pour pouvoir aimer à son tour », affirme le Dr Vinay. D’ailleurs, comment dire « notre Père » à Dieu si on n’a pas eu une mère aimante, un père aimant? L’ouverture confiante sera plus difficile. Le tissage relationnel se poursuit, en particulier autour de la table familiale où se vivent des expériences fondatrices. Il en est ainsi tout au long de la vie, « les autres nous révèlent à nous-mêmes comme nous le faisons pour eux. Les crises, les remises en question, les épreuves sont de puissants modulateurs de cet incessant développement identitaire2». Nous y découvrons et prenons progressivement notre place, unique, dans l’histoire du monde.

« La rencontre vraie guérit [], la fin de la vie est une crise ultime » : elle produit à la fois une déconstruction partielle, une confirmation profonde et un besoin urgent d’expression de soi.

« Nous avons ainsi une grande responsabilité les uns envers les autres, car prendre soin des autres, de la qualité de nos relations, c’est transmettre la vie », dit le Dr Vinay. Et ce qui est étonnant, c’est que des relations de respect, d’amour, en vérité, produisent harmonie et santé, joie et épanouissement. Le système immunitaire en est renforcé. La rencontre vraie guérit. Notre anatomie, notre visage, sont changés par notre qualité d’être qui, elle, dépend de la qualité de nos relations. Le contraire conduit à la maladie, à la dépression, à l’isolement, à la mort, et notre entourage en souffre. Il est donc essentiel de pouvoir nous confier à quelqu’un, et d’être bien entendu, pour devenir plus conscients de nous-mêmes et même pour guérir de nos blessures, car toute souffrance qui se dit peut guérir à terme avec un accompagnement de qualité. Selon lui, un contexte social de respect, d’accueil et d’écoute où chacun et chacune peut s’épanouir pleinement, c’est ce qui s’appelle le règne de Dieu.

La dernière marche

« La fin de la vie est une crise ultime : elle produit à la fois une déconstruction partielle, une confirmation profonde et un besoin urgent d’expression de soi. Le contexte personnel, relationnel, spirituel fait surgir le désir puissant de constitution d’un legs qui éclaire et transforme les relations avec les proches. Lumières et souffrances se côtoient. C’est un temps de créativité et de découverte, un lieu de fragilité et de force, l’appel à un dernier travail dans la forge identitaire3. »

Mais si la personne est terrassée par la douleur, il n’y a pas de relation possible. Alors, il faut rétablir un état de confort par une médication ajustée à chaque personne et une présence de qualité, comme cela se fait dans la trentaine de maisons de soins palliatifs existant au Québec. La dernière marche de la vie peut être franchie en toute conscience par les personnes mourantes : là, il est encore possible de rencontrer en vérité les personnes aimées, d’accorder ou de recevoir un pardon, de faire des prises de conscience ultimes et de partir en paix4. Pour le Dr Vinay, si cette occasion relationnelle de qualité ne peut être aménagée ou ne se présente pas, « la porte est ouverte de l’autre côté… »

Mais même lorsqu’une personne est dans le coma, la relation se poursuit par l’ouïe – car elle entend tout – et par le toucher. La personne est là. Le Dr Vinay raconte qu’une femme a tenu pendant plusieurs jours la main de son mari dans le coma. Le docteur dit : « Lorsque je les regardais, je me demandais qui tenait la main de qui? » Il y a donc des chemins de rencontre qui peuvent s’ouvrir dans la souffrance, jusqu’à la toute dernière marche. Il faut du courage pour guérir, demander de l’aide et s’ouvrir. Pour lui, il n’y a pas de conditions idéales, oublions ça, mais il nous appartient de disposer de chaque miette de temps qui passe. Il s’agit de se faire confiance, de faire confiance à la relation avec l’autre et en Dieu. Reconnaître sa pauvreté et dire simplement : « Je suis pauvre! Me voici! »

1. Le docteur Patrick Vinay est né à Paris en 1944. Immigré au Canada en 1946, il poursuit des études en néphrologie puis un doctorat en sciences cliniques (option biochimie) à l’Université de Montréal. En 1975, il œuvre comme néphrologue et dirige un laboratoire de recherche d’abord à l’Hôtel-Dieu de Montréal puis à l’Hôpital Notre-Dame. Entre 1988 à 2003, il devient successivement président du Fonds de la recherche en santé du Québec, chef du département de médecine de l’Hôpital Notre-Dame, puis doyen de la faculté de médecine de l’Université de Montréal (1995-2003). Depuis 2003, il se consacre à la médecine palliative et il œuvre à temps plein au sein de l’unité de soins palliatifs de l’hôpital Notre-Dame du CHUM.

2. Feuillet d'invitation à la conférence.

3. Idem.

4. Livre de référence sur le sujet : Patrick Vinay, Ombres et lumières sur la fin de vie, Montréal, Médiaspaul, 2010, 80 p. Ce livre aborde avec compétence et sensibilité la question des « soins de confort » en fin de vie.

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