Jésus plus grand que la culture

Le rituel de la messe catholique est de plus en plus délaissé. Pourtant, des foules accourent de partout pour voir la pièce de Rick Miller. En quoi cette messe sans prêtre rejoint-elle les questions des contemporains?

On proclame la mort de Dieu. On rêve de la disparition du religieux de l’espace public. Pourtant, depuis 2003, un des rituels catholiques les plus stéréotypés, celui de la messe, occupe avec éclat les scènes les plus progressistes du monde. Rick Miller (qui, au grand dam de sa mère, ne pratique plus depuis des décennies) joue alors son propre personnage et reprend chaque fois, avec des centaines de spectateurs et spectatrices, les paroles du rituel eucharistique au fil d’une conscience riche des sensibilités de la culture actuelle. Ce collaborateur du festival Just for laugh offre un spectacle multimédia à la manière de Robert Lepage avec qui il a souvent travaillé.

Un véritable kaléidoscope. Variations rapides des niveaux de discours. De la confidence (il ne croit pas que Jésus soit Fils de Dieu) à la mise en scène fantaisiste (c’est en avion vers Jérusalem que son Jésus traite les prières sur son portable), en passant par l’introspection dramatique (devant Pilate qui pose la question de la vérité, Jésus prévoit l’histoire du christianisme avec toutes ses contradictions). Avec comme fil conducteur de tout ça, la proclamation du canon de la prière eucharistique.

Multiplication des perspectives sur Jésus et l’Église. De la prise de conscience par l’exégèse actuelle que les auteurs des évangiles n’ont sans doute pas connu Jésus à l’industrie vaticane des canonisations (l’équivalent d’une par quinzaine sous Jean-Paul II), en passant par le refus de croire que le bel enfant sorti du ventre de sa femme soit victime d’une aberration génétique nommée péché originel. De la proposition d’une Église de la pensée rationnelle à celle d’une Église du moi où la prédication n’est pas le temps du « dodo », mais celui où l’on réveille le Jésus en soi, qu’il s’agisse du Bouddha ou d’un autre.

Miller peut poser question aux modernes. Comment un homme capable de ce genre d’écriture peut-il encore traîner ces patenôtres désormais dépassés? Les initiés à la culture chrétienne majoritaire qui peinent à assumer Vatican II pourront l’ignorer ou être tentés de l’accuser d’hostilité ou d’hérésie.

Pour ma part, je trouve le personnage de Miller émouvant. Il me fait penser au cinéaste Bernard Émond, agnostique et critique de la société actuelle. Alors que ce dernier est maître de discrétion, Miller, plus baroque, éclate, déchiré entre son appartenance au monde postmoderne et sa première initiation à l’Église catholique. Le texte de l’eucharistie lui colle à la peau et il refuse de le laisser tomber. Au contraire, il tente de lui donner une vie nouvelle, d’en renouveler les thématiques (du miracle, du pardon et de la sexualité), d’en élargir les perspectives (en tenant compte de la physique, en reconnaissant la valeur du sujet ou des autres religions). Sa présentation, en simultané, des derniers moments de l’eucharistie et de ceux de la passion donne une profondeur toute particulière à cette dernière partie du rituel. On n’est plus à la fin de quelque chose. Les coups de la flagellation scandent le Notre Père et la crucifixion s’accomplit au moment de l’Agnus Dei et du baiser de paix. La métaphysique de la transubstantiation s’estompe pour faire place au cœur de l’existence humaine. On se trouve appelés à communier au drame existentiel de Jésus dans toute sa radicalité : torture de celui qui s’en remet à un Dieu Père; mort ignominieuse du Porteur de paix. Cela ne peut finir avec l’Ite missa est.

Dans cette pièce, la foi en Jésus Christ continue de se creuser hors les murs. Cette messe sans prêtre ordonné invite le spectateur à suivre Miller et, pour ce faire, à forcer les limites de sa propre culture, qu’elle soit culture séculière ou religieuse, pour réaliser que le Verbe dépasse nos langages. Qui prétend évangéliser aujourd’hui aura avantage à fréquenter ce genre de théâtre. On y trouve en effet de multiples facettes de la crise actuelle de la foi dont on devra tenir compte pour assurer la crédibilité et l’efficacité de la démarche. À moins de croire qu’il n’y a pas de crise ou qu’un simple retour au langage pérenne suffira à la régler.

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