Je suis parti chrétien

Peut-on embrasser plusieurs religions à la fois? Cette question, dans le contexte d’ouverture où nous évoluons, se pose de plus en plus. Malgré la résistance des traditions religieuses, plusieurs se réclament aujourd’hui de cette multiappartenance.

Dans L’Histoire de Pi de Yann Martel1, le jeune Pi Patel, curieux, choisit de fréquenter, à l’insu de ses parents et des chefs religieux qui le forment, trois religions à la fois : l’hindouisme, le christianisme et l’islam. « Il faut qu’il choisisse », rétorquent sévèrement le pandit, l’imam et le prêtre quand ils apprennent la nouvelle. Daniel Fradette, conseiller à la vie spirituelle au Bureau de la vie étudiante de l’Université Laval, épouse lui aussi plusieurs traditions et ne s’en cache pas : il se définit lui-même comme un « moine séculier, mystique bouddhiste de souche catholique ».

Né à Québec, Daniel a grandi au sein d’une famille québécoise traditionnelle catholique, a fréquenté le Petit Séminaire de Québec et a été servant de messe comme plusieurs garçons à l’époque. « La religion a toujours exercé un attrait sur moi, affirme-t-il. La personne de Jésus y tenait la place centrale avec son message d’amour, de justice et d’égalité entre les humains. Mais j’étais un jeune homme extrêmement curieux Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été passionné par la diversité culturelle de l’humanité et ses diverses expressions religieuses. Ce qui ne manquait pas de soulever en moi moult questionnements alors que j’étais immergé dans une culture catholique exclusiviste qui dédaignait encore les relations avec les autres traditions, fut-elle aussi voisine que le protestantisme. La seule façon d’assouvir ma curiosité à l’époque demeurait la lecture. Plusieurs occasions m’ont permis par la suite de sortir des livres. La première est survenue au secondaire lors d’une visite des églises protestantes du Vieux-Québec. Je m’en souviens encore : le témoignage des protestants m’avait laissé une forte impression. Ils vivaient en accord avec Jésus Christ autant que nous. Et leur organisation interne témoignait d’un sens démocratique qui semblait davantage en accord avec la fraternité et l’égalité dont le message de Jésus témoignait. Quelques années après, à l’université, les occasions se sont multipliées. J’y ai créé des liens avec des musulmans, des chrétiens évangéliques. Certaines amitiés se sont maintenues jusqu’à ce jour. Ces échanges sont venus interpeller ma foi. »

Daniel s’est ensuite engagé en pastorale catholique à long terme au sein de son Église. Il a d’abord travaillé comme animateur régional pour le diocèse de Québec avant de rencontrer des membres de la Société des Missions étrangères de Pont-Viau dont la fréquentation a fait germer en lui un projet missionnaire se soldant par un séjour au Japon de 1988 à 1994. À son retour, il a œuvré à l’Assemblée des évêques du Québec avant de devenir directeur du Centre d’information sur les nouvelles religions, à Montréal. Il est maintenant revenu à Québec où il se met désormais au service de la diversité religieuse à l’Université Laval.

« ″Je suis parti chrétien, me suis découvert hindou et revient bouddhiste, sans avoir cessé d’être chrétien.″ S’il est une phrase qui a imprimé en moi une direction profonde à ma vie, c’est bien cette phrase de Raimon Panikkar, ce géant de la rencontre interreligieuse, nous confie-t-il. En effet, j’ai quitté le Québec pour le Japon avec l’intime conviction que la rencontre de l’autre, dans sa radicalité, avait une exigence, celle de l’embrasser, de devenir cet autre. Celle-ci trouvait sa justification dans ma propre tradition de foi, telle qu’elle s’exprime dans l’hymne christologique de Paul aux Philippiens alors même que le Christ se fait autre2. Ces phrases « christalisaient » à elles seules ce que signifiait la rencontre interreligieuse. Je ne pouvais présumer du lieu où cela me conduirait ni de ce que cela demanderait de conversions intérieures, mais j’ai toujours eu conscience que c’était une question de fidélité à la foi qui m’habitait. La fréquentation de la pensée de Panikkar, accompagnée en cela par M. Robert Vachon3, un de ses proches autant par la pensée que l’amitié, a été une source d’inspiration et m’a procuré le soutien pour vivre cette aventure intérieure. »

Au Japon, Daniel s’est investi intensément : « Je me suis plongé dans la pratique des bouddhistes, me laissant transformer par eux. M’imprégner du bouddhisme, vibrer à ses sons, m’émerveiller devant ses couleurs, me laisser transporter par ses odeurs. Certains diront qu’on peut étudier le bouddhisme, en avoir une bonne connaissance sans pour autant l’adopter, qu’on peut rencontrer des bouddhistes et participer à leurs célébrations sans le devenir soi-même. J’en conviens, c’est un choix possible. Mais le possible m’intéresse peu, l’impossible par contre! Pour moi, il s’agissait d’aller plus loin que l’appréciation de la sagesse qu’on y trouvait, de vivre radicalement l’expérience bouddhiste, d’y baigner assez longtemps pour que l’odeur en reste à jamais marquée dans les pores de ma peau. »

Il se rappelle encore les déchirements internes que ces choix lui ont occasionnés. « D’une part, pour ma communauté d’origine, ma démarche elle-même est demeurée suspecte. Pour beaucoup de croyants et les autorités religieuses, la rencontre avec les autres présentait toujours un danger potentiel, même si on affirme le contraire. Il y a 25 ans, cette pratique n’en était qu’à ses balbutiements et n’était le fait que de pionniers. Tout au plus pouvait-on porter intérêt à la religion des autres, en retirer quelques éléments de sagesse. S’approcher trop près comportait le risque de perdre sa foi, puis l’étiquette de syncrétisme planait toujours. La foi catholique était vue comme la seule valable, et cela devait demeurer tel, malgré les avancées conciliaires à ce sujet. Or c’est oublier que le christianisme s’est développé au contact d’autres croyances, qu’il a fait sien bien des éléments externes. Mais, même si ces objections exprimaient une réprobation, elles comportaient néanmoins un élément positif : l’exigence de rendre compte de cette démarche. D’autre part, le défi d’intégrer des visions du monde différentes apportait aussi ses tensions. Intellectuellement d’abord, les expressions de foi sont diverses. Puis, sur le plan des manifestations communautaires, l’altérité est mutuellement incontournable. Les communautés bouddhistes ne sont pas chrétiennes, et vice versa. Concilier intérieurement deux univers tout en respectant chacun d’eux, là réside l’enjeu de la rencontre. C’est sur ce terrain que tout se joue : la réponse a surgi lentement au sein d’un dialogue interreligieux intérieur : un dialogue intrareligieux. Au gré des conversations, des débats intérieurs, des zones de turbulence et des moments de calme, aidée du silence de la méditation, la sérénité s’est installée. »

« Devenir bouddhiste a été pour moi comme l’apprentissage d’une nouvelle langue. Comme je l’avais fait avec ma langue maternelle, le christianisme avec un accent catholique, je me suis mis au bouddhisme avec un accent zen. Ce que certains appellent multiappartenance, je le qualifie de ″polyglottisme religieux″. Il ne s’agit pas tant d’appartenir à un univers religieux que de le laisser m’habiter. L’apprentissage d’une autre langue est un processus complexe qui comporte plusieurs paliers à franchir avant de la maîtriser. Si au début la référence à notre langue maternelle est inévitable, un tournant survient lorsqu’on lâche prise. Une nouvelle grammaire s’installe et le moment magique survient lorsqu’on commence à rêver dans cette langue. On se prend à apprécier une nouvelle façon de voir le monde, de le sentir et de le dire. En ce qui concerne les univers religieux, il en va de même. Il ne s’agit pas de concocter une sorte de bouillie indistincte, mais bien de se laisser imprégner par un nouvel univers qui voit et dit l’Indicible autrement. De même que je ne peux parler français et japonais simultanément sous peine de produire un charabia, ces deux langages m’habitent et je suis riche de leur pouvoir d’exprimer le réel de façon différente. »

« Oui, ″je suis parti chrétien et revient bouddhiste, sans avoir cessé d’être chrétien″, soutient Daniel. Cette grande traversée a été l’occasion pour moi de plusieurs transformations, qui rendent possible mon polyglottisme. Ma conception de la foi elle-même a changé. Au départ, elle ne pouvait qu’être donnée par Dieu, catholique et exclusive. Elle m’apparaît maintenant comme une dimension transcendante, constitutive de l’être humain, qui le porte à sortir de lui-même et comme une ouverture fondamentale qui permet à la fois l’accueil de l’Autre et le don de soi. La spiritualité devient ainsi cet art de cultiver cette ouverture et de lui donner de l’amplitude, les traditions religieuses constituant les langages permettant l’échange. La foi m’apparaît donc d’emblée comme ayant la capacité d’accueillir plusieurs langues pour s’exprimer. Ma vision de Dieu a aussi changé : elle a pris de l’ampleur. La profession de foi de l’Islam affirme qu’il n’y a de dieu que Dieu, que toutes nos prétentions de l’enfermer dans des objets, dogmes ou figures sont vaines. Pour moi, Dieu est cet Autre indicible, qui se communique dans la langue des humains. Il parle toutes les langues. Et Il inscrit en l’homme la possibilité de faire siennes plusieurs d’entre elles… »

1. Yann MARTEL, L’Histoire de Pi, XYZ Éditeur, 2003. Voir aussi le film sorti en 2012.

2. « Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus : Lui, de condition divine, ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix! Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. » (Ph 2, 5-11)

3. Robert Vachon, disciple d’Henri Le Saux, est un missionnaire de la Salette qui a fondé le Centre Monchanin en 1963, lequel est devenu l’Institut interculturel de Montréal en 1990.

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