J’ai mal à mon Église!

Cette lettre d’une femme engagée, adressée à Mgr Ouellet, a été aussi envoyée le 7 novembre dernier aux médias pour publication, sans suite. En ce temps de Noël, nous publions avec joie ses propos vifs dont la teneur est pleine d’espérance.

J’ai 84 ans et, même retraitée dans un foyer d’aînés, j’ai encore un pied sur le terrain, toujours en contact et en communion avec des groupes d’engagement et des personnes marginalisées ou exclues de la société religieusement aseptisée. Et j’ai mal à mon Église! J’y vois un tel décalage entre le message tout de fraîcheur et de liberté de l’Évangile et le discours abstrait, lourd et moralisateur d’une institution qui semble agoniser! Tension interminable et lutte entre le Temple et le Royaume. Le Temple qui désire toujours maintenir le pouvoir, le contrôle et s’imposer à tout prix. Le royaume de Dieu qui est fruit de l’Esprit et qui germe librement là où l’Esprit le veut.

J’étais là, perchée au troisième jubé de l’église Saint-Roch, derrière les colonnes, lors de cette majestueuse fête de votre accession au cardinalat, comme nouvel archevêque de Québec. Un décorum qui faisait un peu folklore en 2003, avec ces panaches à plumes, cette foule bigarrée décorée de mitres, de surplis, de soutanes rouges, violettes ou noires… Des gens de la classe diplomatique et politique… mais aussi des gens ordinaires et des pauvres. Un peuple disparate, sur lequel il faut souvent jeter un « second regard » pour passer sur l’autre rive du cœur et voir au-delà des apparences…

Ce soir-là, la parole qui est restée en moi est celle-ci : « Repartir du Christ. » Cela laissait présager un nouveau départ dans un effort solidaire et un engagement concret et contagieux. Mais les discours d’après et les gestes posés depuis ont de quoi nous laisser croire que l’Esprit Saint est en panne autour du concile de Trente… Que fait-il là, lui qui est censé nous donner la lumière pour comprendre et vivre aujourd’hui, dans ce monde en constant changement, ce que le Christ nous a dit, il y a 2 000 ans? Si l’Église n’est pas de notre temps, c’est qu’elle n’a pas su s’incarner dans l’histoire et s’ouvrir au souffle de l’Esprit qui passe autant dans la hiérarchie que dans le peuple de Dieu.

Aujourd’hui, notre Église du Québec est en proie à la souffrance et à la détresse. Oui, la foi est en danger! Pourtant, sous les cendres de nos tiédeurs et de nos écarts, couve encore et toujours la braise d’un grand Amour. Mais ce n’est pas en s’accrochant à des formulations périmées ou à des structures inadaptées que l’on rallumera le feu. Aussi, les tensions que nous vivons ces temps-ci ne sont pas une maladie honteuse, mais un signe de santé, de vitalité, une crise nécessaire à un changement authentique de structures fossilisées.

On touche ici au mystère de l’Église. Le Christ l’a voulue humaine, dirigée par l’Esprit Saint, mais comme institution, elle est appelée à s’incarner dans l’histoire en marche. Le monde de 2007 n’est plus celui de 1930. Le changement est une attitude normale dans l’Église-institution et même une attitude nécessaire pour que le message intouchable de l’Évangile soit audible dans le monde de ce temps.

Le concile Vatican II avait mis en lumière le rôle de l’Église comme servante dans le monde et non comme puissance. Hélas, elle poursuit son chemin, toujours aussi encombrée d’apparats, de pouvoir et de prestige, sans manifester beaucoup d’enthousiasme à s’en débarrasser. À part la tiare, que d’oripeaux encore à donner!

Ici, j’aimerais retracer mon parcours qui est celui de beaucoup de Québécoises et de Québécois de ma génération et qui montre le chemin de foi ardu que nous avons dû parcourir pour ne pas perdre souffle dans cette Église. Oui, je suis une vraie catholique de souche, issue de cette génération qui a baigné dans une Église qui gérait toute notre vie et qui avait même son mot à dire dans le choix d’une vocation. Alors que je voulais enseigner un peu avant d’entrer en religion, mon curé m’a dit : « Non, t’es trop belle, t’aime trop danser, tu vas perdre ta vocation! » Comment alors ne pas aussitôt « mourir au monde », à ce monde si méchant? C’était l’époque où nous chantions tous : « Rome a parlé, je crois, je crois! »

Dans mon enfance, j’ai été catéchisée à plein : j’ai mémorisé avec succès les quelque 300 réponses du petit catéchisme de la province de Québec. J’ai aussi été sacramentalisée à plein : la première communion, la communion solennelle, la confirmation, la confession mensuelle à l’école (avec le catalogue de péchés pour nous donner des idées à dire au confessionnal…) et la confession obligatoire si on faisait le « péché mortel » d’aller danser, la messe obligatoire du dimanche, sans compter les vêpres en latin, le mois de Marie, le mois du rosaire, le mois des morts, les neuvaines à saint Joseph, à la bonne sainte Anne et, bien sûr, le chapelet en famille. Il n’y avait pas de choix! C’était la manière de dresser un chrétien. Une religion de peur, de culpabilisation, de dolorisme et d’obligation. À mille lieues d’un Évangile de joie, de liberté, de compassion et d’amour!

Devenue adulte, pendant des années, j’ai tâché, comme enseignante, de transmettre les valeurs qui m’avaient été léguées, jusqu’à ce qu’enfin, on ouvre dans l’Église l’accès à la Parole de Dieu. Dans les années 1940, alors que j’étais religieuse, j’ai dû obtenir une permission spéciale pour avoir accès à la Bible.

Puis sont arrivées les années de préparation à Vatican II, les études à l’université, la découverte de l’exégèse et des genres littéraires, etc. C’est comme si on déposait une chape de plomb pour retrouver un grand souffle de liberté et de confiance en la vie. C’est comme si on arrêtait de se regarder le nombril et de sculpter sa statue et qu’on fixait les yeux sur un Dieu amoureux des hommes et des femmes et qui veut devenir « la respiration de notre vie, notre ciel intérieur, notre soleil caché », comme nous le dit Maurice Zundel. Devenir des chrétiens habités, des chrétiens au visage de l’Amour.

Un grand vent d’espérance soufflait alors sur l’Église. En 1971, j’écrivais : « La tâche de la communauté n’est pas d’embrigader, de chercher à convertir les âmes, mais de s’engager avec les hommes et les femmes au plan de l’existence profane, dans une conscience responsable, au service des valeurs humaines et des tâches collectives : la lutte contre l’injustice, la faim dans le monde, la guerre, l’aliénation de l’homme, etc1. »

Les adultes d’aujourd’hui ont vécu une époque où toutes les questions avaient réponse, où la vérité était d’emblée du côté du curé et de l’Église. Ce modèle a changé nettement, tant du côté des humains en évolution que du côté de la doctrine. Le renouveau biblique, catéchétique et liturgique a remis au centre de la foi l’essentiel du mystère chrétien. Nous sommes donc en face de catholiques surcatéchisés, « eucharistiés », mais souvent non évangélisés. Il s’agit d’inventer de nouvelles formes d’incarnation de la Parole qui pourront ressusciter cette dormance endémique.

Et touchons maintenant la question brûlante qui est débattue avec tant d’acuité à l’heure actuelle : la catéchèse scolaire. Il y a 36 ans, j’écrivais : « L’école doit-elle être confessionnelle ou non? Nous n’entrerons pas ici au cœur de la question, mais nous soulignerons que les règlements, les structures, les interdictions ne sont sans doute pas ce qui conditionne l’éveil et l’éducation de la foi dans le milieu scolaire. C’est bien plutôt la mentalité et le climat qui témoignent d’un esprit chrétien2. »

La catéchèse ne dépend pas strictement de l’école ni des structures scolaires, mais elle est d’abord et avant tout la responsabilité de la communauté des croyants, qui doit prendre en charge l’éducation de la foi de ses propres membres. La foi prend racine et s’éduque dans et par la communauté chrétienne.

Dès 1969, le sociologue Raymond Lemieux posait déjà le vrai problème : « La communauté chrétienne, en autant qu’elle existera, aura de plus en plus besoin d’hommes et de femmes bien structurés intellectuellement, vivant de la foi de la communauté, pour transmettre cette foi à ses enfants (élevés dans un milieu scolaire qui, confessionnel ou non, leur posera de plus en plus de questions) et aussi aux adultes qui auront de plus en plus besoin d’une éducation permanente dans leur foi3. »

Depuis 40 ans, hélas, l’euphorie du Concile est tombée peu à peu et l’attente de nombreux laïcs s’est transformée en amertume et en découragement devant l’immobilisme et même le retour en arrière. Où en sommes-nous en 2007? À une rencontre récente à l’Université Laval, j’entendais M. André Mignault dire : « L’Église a perdu l’Évangile. » Son discours institutionnel n’est pas attentif aux besoins de la communauté chrétienne. Il cherche avant tout à ne pas faire de vagues avec Rome, l’Empire. Tout le contraire d’une parole prononcée dans la liberté de l’Évangile. Pas étonnant que la pratique religieuse soit en chute libre, que les jeunes s’éclatent en d’autres temples et que les chrétiens frileux se crispent sur le passé et rêvent d’une Église qui resserre les boulons. Pourtant, l’Esprit souffle encore sur notre monde. C’est peut-être nous qui oublions de hisser nos voiles à son grand vent du large, ou qui ne savons pas ouvrir les yeux sur les braises qui s’éveillent sous la cendre.

« Il y a peu de sociétés qui soient passées aussi tranquillement et aussi rapidement de l’état de « société chrétienne », pour ne pas dire « cléricale », à celui de « société laïque » 4. » La sécularisation est établie pour y rester, en dépit des accommodements raisonnables qu’on est en train de débattre, mais elle est loin de signifier l’abandon de la foi. Ce grand virage veut-il dire que Dieu n’habite pas le profane, le séculier? Les cœurs de tous les humains, même sécularisés, même athées… ne sont-ils pas dans la main du Père? On souhaite parfois voir s’écrouler la culture séculière et profane : apparaîtrait donc alors le règne de Dieu? Mais on ne régresse pas dans le passé. Les siècles de chrétienté ne sont pas à renier, mais l’histoire et le royaume de Dieu ne marchent pas à reculons. Dieu n’est pas bloqué dans les années 1930 où nous avons grandi. Il continue de marcher avec nous aujourd’hui, dans ce monde de 2007, tel qu’il est.

Si les églises se vident, si les prêtres sont rares et s’il n’y a plus de relève, est-ce vraiment la foi qui s’évanouit? Ce qui est en crise dans l’Église, c’est finalement la capacité de faire retentir l’Évangile, mais reste la question centrale : quel Dieu présente-t-on? Il y a des manières d’en parler qui ne passent plus dans notre culture moderne. Cela ne veut pas dire qu’il faille rejeter le passé, mais aujourd’hui, le champ est différent. La semence, elle, reste toujours aussi bonne, mais il faudrait réapprendre à semer!

Non, tout n’est pas perdu! Le feu brûle encore sous la cendre. Les églises sont peut-être vides, mais les sous-sols et les petits lieux de rassemblement, tout comme des catacombes, débordent de chrétiens qui partagent leur foi autour de la Parole et qui prient et qui s’engagent auprès des plus petits. Toutes ces forces vives, je les découvre au ras du sol, au hasard des rencontres, et souvent, dans les marges de l’Église officielle… Je pense à la Fraternité de l’Épi, à Foi et Partage, aux Missionnaires de la rue, aux groupes des Amis de Maurice Zundel (AMZ), au Foyer de Charité, aux Heures bénédictines, qui sont pour moi des lieux de ressourcement. Ces personnes ont une qualité de prière et de charité qui m’est un enseignement et un défi. Elles partagent leur foi dans la simplicité, portent attention aux plus démunis et, pratiquantes ou non, travaillent côte à côte, dans une amitié à saveur d’Évangile. Mais cela n’est pas spectaculaire, un peu comme le ferment dans la pâte. Il y a aussi la merveille de l’Internet qui rassemble les gens dans une communion qui ne connaît pas de frontières. Que ce soit pour Noël ou pour Pâques, il y a des milliers de personnes, du Japon à l’Afrique, du Chili au Canada, de l’Inde à la Californie, et jusqu’en Chine, qui ont les yeux tournés dans la même direction : celle du mystère de Jésus.

Si nous regardions notre monde avec un regard positif, par tous les hublots possibles – les jeunes, les familles, les femmes, les pauvres, les malades, les prisonniers – nous découvririons mille signes d’espérance, indiquant que le royaume de Dieu est en chantier et que notre monde est loin d’être perdu!

Je termine ici, cher Mgr Ouellet, en pensant que vous faites vôtre cette pensée de saint Augustin, en dépit de la bourrasque dont vous faites l’objet : « Quand je suis effrayé par ce que je suis pour vous, je suis consolé par ce que je suis avec vous. Pour vous, je suis l’évêque; avec vous, je suis un chrétien. Le premier est une fonction, le second est une grâce; le premier, un danger; le second est le salut. »

1. LEPAGE, Laurette, Les communautés, sectes ou ferments?, Fleurus/Novalis, p. 121.

2. Op. cit., p. 124.

3. LEMIEUX, Raymond, « L'enseignement religieux en mutation », revue Maintenant, Montréal, avril 1969, p. 111.

4. DESBIENS, Jean-Paul – Les Conférences Notre-Dame de Québec, 16 mars 2003.

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