Inventer un autre monde

Le discours officiel au sujet du dialogue interreligieux laisse encore trop peu de place aux femmes. Le fondement de la rencontre avec l’autre passerait-il aussi par la justice sociale et l’égalité des rapports hommes-femmes?

Le dialogue interreligieux entre fondamentalistes pour garder le contrôle sur la santé reproductive des femmes est un phénomène connu. Les coalitions du Vatican avec des États et des groupes islamiques afin de s’opposer aux droits des femmes lors des grandes conventions internationales ont été documentées. Par exemple, sur la scène mondiale, l’antiféminisme, issu de groupe religieux, s’est déployé pour contrecarrer l’avancement des droits des femmes en s’invitant dans les processus de suivi des rencontres mondiales des femmes des Nations Unies. Le dialogue interreligieux semble aller de soi et ne pas faire trop de problèmes pour discuter de la nature ontologique des femmes. C’est un défi pour les féministes croyantes que le dialogue interreligieux serve à d’autres fins. La théologienne Ursula King identifiait, en 1998, le féminisme comme la dimension manquante au dialogue interreligieux1. Elle notait que, lors des grandes rencontres interreligieuses internationales, les femmes sont absentes. Cette absence se manifeste autant lors des rencontres officielles dans lesquelles les femmes ne sont pas autorisées à représenter leur groupe religieux que dans des rencontres comme celle du Parlement des religions2. Dans ce dernier type de rencontre, les préoccupations féministes à propos des inégalités hommes-femmes au sein des groupes religieux trouvent peu de place pour s’exprimer.

Le dialogue interreligieux entre femmes, au service de l’avancée des conditions de vie des femmes, nous est moins familier. Il met en œuvre un désir de mettre la justice sociale au cœur de la rencontre, comme l’affirme Élisabeth Garant. En ces temps où la coexistence des droits des femmes et des religions est perçue principalement comme un problème issu des groupes religieux minoritaires, et associé à l’islam, la recherche de justice nous appelle à reconnaître que notre appréhension de l’autre est marquée par l’impérialisme qui fait partie de notre culture. Cet impérialisme, qu’il soit présent de manière manifeste ou latente, nous marque toutes et tous. La théologienne africaine Musa Dube3 écrivait que de choisir ou non de parler de l’impact de l’impérialisme, de ses conséquences et de son influence sur la culture est une prise de position. Le silence à cet égard n’est pas neutre. Elle en fait une interpellation éthique. L’absence de cette prise en compte explique que des tentatives de dialogues manquent le rendez-vous de la rencontre, comme le nomme Samia Amor.

Rendez-vous de la rencontre qui, au Québec, par ces temps-ci, semble vouloir nous échapper, pris dans le programme d’un débat qui semble bien mal parti4. Dans ce débat, certaines de nos concitoyennes de foi musulmane ne peuvent plus être elles-mêmes, elles sont définies d’avance à partir de ce que nous supposons savoir d’elles et de leurs pratiques religieuses. Leurs voix deviennent inaudibles. Elles auront beau dire, beau faire, elles ne seront comprises finalement qu’à partir de ce que nous croyons savoir d’elles. Ironiquement, cela se ramènera souvent à donner force aux interprétations patriarcales données par certains hommes de leur culture. Ainsi, ces concitoyennes ne sont plus des sujets, mais des objets de notre bienveillance que nous devons sauver, ce qui contribue à les rendre inaudibles.

La pratique mise en œuvre par ce groupe de femmes se vit à un moment trouble dans lequel la population québécoise se trouve polarisée dans un débat qui stigmatise les femmes musulmanes. C’est dire la pertinence de cette pratique de dialogue interreligieux féministe et l’importance que l’on doit lui accorder. Nous y avons tous quelque chose à apprendre. Pauline Julien5, dans la chanson L’Étranger, parlait de sa mère : « Ma mère bonne comme du bon pain ouvrait sa porte, rarement son cœur, c’est ainsi que j’apprenais la charité, mais non pas la bonté, la crainte, et non pas le respect. » La chanson de Pauline Julien se termine par une interrogation sur la possibilité d’inventer un autre monde, un monde amoureux. Il me semble que la pratique du groupe Maria’M est un oui à l’interrogation soulevée par Pauline Julien.

1. Voir King, Ursula (1998). « Feminism. The Missing Dimension in the Dialogue of Religions », dans Pluralism and the Religions : The Theological and Political Dimensions. J. D’arcy May (dir.), London, Cassell, p. 40-55.

2. Voir le site Parliament of religions.

3. Dube, Musa (2004). «Poscolonialism and Liberation», dans Handbook of U.S. theologies of liberation. M. A. De La Torre (dir.), St-Louis, Chalice Press, p. 288-294.

4.Voir la réaction au sujet du projet de Charte des valeurs émise par le Centre justice et foi.

5. Voir cette vidéo ainsi que l’interprétation hommage à Pauline Julien par Diane Dufresne lors des Fêtes de la St-Jean-Baptiste disponible sur You Tube.

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