« Ils ont changé de dieu pour qu’on reste à genoux1. »

Les gens de la Gaspésie ont à redécouvrir le joyau qu’est leur péninsule, à l’encontre des forces envahissantes du marché. Mais comment résister à ces vents forts qui imposent une direction? Et si de petits noyaux d’irréductibles...

Fermeture d’usines, arrêt de la pêche, réduction des travaux en forêt, exil des jeunes, vieillissement de la population, parions que vous savez déjà à quelle région je fais ici référence. Différente des autres régions, la Gaspésie? Unique certes, mais somme toute assez semblable aux autres régions, qui sont traversées par les lames de fond économiques et sociales actuelles, le néolibéralisme et l’urbanisation, imposant partout une redéfinition de la vocation régionale.

Pourtant, nous sommes ici un peu plus de 90 000 personnes, littéralement « vissées » sur place, même si les voisins sont loin et répartis le long d’un littoral de plus de 600 kilomètres. Pourtant, vous, votre famille, comme des milliers d’autres, ne pourrez résister, le beau temps venu, à « prendre la 20 » pour descendre voir la mer, arpenter les sentiers des Chic-Chocs, revoir Percé et son rocher, retrouver les racines familiales, humer cet air unique au parfum de varech, rencontrer un jeune couple ami qui vient de se lancer en affaires, goûter aux spécialités gastronomiques de chez nous… Alors si tout le monde y tient tant à cette péninsule, comment lui redonne-t-on, lui conserve-t-on ce cachet unique qui l’a toujours rendue si attachante? Qui décide des valeurs sur lesquelles on la bâtira pour des lendemains qui chantent?

Question oiseuse en pays démocratique? Que non, car le Marché, cet ogre moderne qui a monnayé la servilité des forces politiques et économiques et qui se nourrit de la consommation de masse et du pillage des ressources finies de notre planète, celui-là utilise les mêmes armes et fait briller le même miroir aux alouettes ici en Gaspésie que partout dans le monde. Celui-là est le nouveau dieu, et dans une région où les habitants se sont longtemps sentis « à genoux » par rapport aux autres, le risque de sa fascination et de son emprise est bien réel. Encore plus quand les emplois sont une denrée rare et convoitée, et que les gens veulent vivre « comme en ville ». Richard Desjardins a vu juste et son affirmation est universelle en plus!

Inquiétude judéo-chrétienne et vision passéiste du développement régional? Je ne crois pas, car les Gaspésiens, les Madelinots aussi, sont capables d’imposer un développement à visage humain, de choisir un mode de vie écologique et équitable pour tous et toutes qui sauvegardera prioritairement le joyau naturel qu’est leur territoire. Sauf qu’il faut d’abord le choisir et le définir ensemble, ce futur économique et social, et doubler de vitesse un marché envahisseur, y réfléchir et en débattre en petits et grands groupes, puis faire remonter ces réflexions jusqu’aux élus. Il y a de belles avancées même si le dialogue et le débat requièrent ici plus d’énergie qu’ailleurs, ne serait-ce qu’en raison des grandes distances qui nous séparent et de l’absence de transport en commun…

Mais il y a de l’espoir, et j’en veux pour preuve, minuscule mais concrète, le petit groupe œcuménique axé sur la fraternité, la réflexion et la référence à l’Évangile qui s’est constitué à New Richmond à l’initiative des responsables de l’Église unie locale. J’en fais partie depuis les débuts et, pour moi, ce groupe ouvre des perspectives que je n’ai pas trouvées ailleurs, et ce, pour deux raisons :

  • Il s’adresse à quiconque, peu importe son âge, accepte de confronter sa foi et sa pratique non pas à un enseignement dogmatique ou à un Évangile décrypté d’avance mais aux réalités contemporaines qu’il côtoie;
  • Il permet à des concitoyens et concitoyennes de méditer sur les Évangiles ou sur tout texte significatif soumis par l’un ou l’autre, de s’en servir pour soutenir l’action individuelle mais aussi collective. Et il nous permet de prier ensemble aussi, bien sûr.

Un livre que nous avons adopté mérite d’être mentionné : Et si l’Amour était le plus fort? de Bernard Ménard, omi (Dunamis, 2001).

En ce début de 2006, comment ne pas souhaiter longue vie à ce groupe et la naissance d’autres groupes du genre partout sur le territoire gaspésien!

1. Extrait de « Boom boom », chanson de Richard Desjardins, et aussi titre de son album.

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