Être chrétien en société sécularisée

Un espace public sécularisé équivaut-il à la fosse aux lions pour les jeunes croyants qui osent s’y aventurer? Quelle posture adopter pour entrer en dialogue?

Aller sur la place publique en tant que croyant est intimidant. Encore plus pour des jeunes adultes dont l’identité est en construction, sans parler de leur foi qui est fortement en devenir, en consolidation et en question. Les rassemblements collectifs comme les JMJ, une procession ou une activité de type catéchétique confèrent l’avantage du nombre et de la conviction partagée. On manifeste sporadiquement la présence de jeunes chrétiens dans la société, preuve que ce n’est pas une espèce en voie d’extinction. Mais en-deçà de ces manifestations, qu’est-ce qui sous-tend la formation des jeunes en tant que chrétiens et citoyens?

Cette idée d’une identité chrétienne intrinsèquement citoyenne est au cœur de la mission du Centre étudiant Benoît-Lacroix (CÉBL) parce qu’elle renvoie au projet de l’Église : contribuer à construire le règne de Dieu ici et maintenant. Croire n’est donc pas qu’un acte spirituel privé et coupé du monde. Croire nous oblige à nous demander : comment cela change-t-il notre façon d’être en société, notre vision politique, nos habitudes de consommation, nos relations et nos engagements? Ces questions sont au cœur des considérations d’avenir du CÉBL. Dans ce microcosme de la société que constitue l’espace public sécularisé du campus universitaire, comment une présence étudiante catholique peut-elle être à l’œuvre? Levain dans la pâte ou proie des lions? Telle une paroisse dans un milieu précis, le CÉBL veut permettre l’expérience de tout l’essentiel de la vie chrétienne: célébration, transmission, communion fraternelle et transformation. Pour mieux dialoguer avec l’espace public, c’est la manière pour ce faire (la « posture », aime-t-on dire en théologie), et les accents, qui doivent se déplacer.

Dans un article de 2010 du National Catholic Register1, des aumôniers d’universités publiques2 aux États-Unis relataient combien leur campus séculier constituait une chance pour l’évangélisation. L’un d’eux affirmait que cette sécularité aidait les étudiants en confrontant leur foi et leurs croyances, par des expériences anticatholiques qui les secouaient. Ceci était à ses yeux une grâce, car les jeunes se tournaient vers l’aumônerie qui pouvait alors leur « expliquer la vérité et expliquer comment se défendre » (traduction libre). Cet extrait illustre bien une posture assez typique à la pastorale, de façon générale, aux États-Unis et dans le monde anglophone canadien, dans une moindre mesure. La vision du monde (du campus séculier) équivaut à un milieu vide d’Évangile, que seule peut combler une Église contre-culturelle en enseignant sa doctrine et en outillant les jeunes pour qu’ils « défendent » leur foi, par le biais de conférences, de séries d’ateliers, de catéchèses. Si ce type de présence chrétienne et catholique ne pose pas trop de problème aux États-Unis, où le rapport de la collectivité aux diverses confessions chrétiennes fondatrices du pays est globalement positif et agit comme marqueur d’identité, il en va tout autrement au Québec. Ici, la rupture « tranquille » avec la pratique et l’enseignement de l’Église catholique s’est doublée d’une intolérance envers toute incursion de celle-ci dans l’espace public, si son style de discours lui confère une aura de « dépositaire de la Vérité ». Dans le contexte québécois, la mission pastorale sur les campus francophones prend la posture d’un Daniel dans la fosse aux lions. Qu’a-t-il fait? A-t-il attendu une intervention divine ou aurait-il choisi de ne pas rugir, de s’asseoir tranquillement, et de laisser les lions s’approcher, pour qu’ils s’apprivoisent mutuellement?

Au CÉBL et dans d’autres campus québécois, une approche d’apprivoisement est privilégiée. Ceci tient compte aussi de la diversité culturelle au sein même des participants à l’animation catholique étudiante, composée notamment d’étudiants internationaux. Ainsi, les projets de justice sociale (bénévolat, paniers de Noël, cuisine collective), les arts comme accès à la spiritualité (ateliers, théâtre, chant) et les débats « sujets chauds » réalisés dans le respect de la diversité culturelle et religieuse des campus, sont autant de chemins intelligents, pertinents et crédibles qui permettent aux jeunes d’apprivoiser et d’approfondir l’héritage chrétien. Ces approches ne sont pas du catholicisme « dilué » ou « tiède ». Les animatrices et animateurs de pastorale universitaire, les aumôniers et les communautés étudiantes qui les mettent en œuvre sont confiants de la fécondité et de la durabilité de ces démarches, qui respectent le rythme des jeunes et consolident progressivement leur identité chrétienne… et citoyenne.

1. FLOTT, Anthony, « Into the Lion’s Den. Catholic Campus Ministry on Secular Campuses », National Catholic Register, 28 février-13 mars 2010.

2. Contrairement au Québec où nos universités sont publiques, les États-Unis et les autres provinces canadiennes comptent beaucoup d’universités ou de collèges privés, de tradition catholique ou d’autres dénominations chrétiennes.

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