Du bon démuni au « maudit BS »

La lutte à la pauvreté serait-elle une hypocrisie collective? Qu'en est-il de la Loi 70? Voici le point de vue d'un homme de terrain qui a milité pour la justice social au journal L'Itinéraire et dans d'autres réseaux.

« Les pauvres sont des maîtres terriblement exigeants, alors plus ils seront laids et sales,
plus ils seront injustes et grossiers et plus tu devras leur donner de ton amour.
Ce n’est que pour ton amour, et pour ton amour seulement,
que les pauvres te pardonneront le pain que tu leur donnes. »
– Saint Vincent de Paul

Saviez-vous que certains bénéficiaires de l’aide sociale peuvent en appeler au ministre afin de contester un jugement du Tribunal administratif du Québec (TAQ)? Je ne parle pas de ceux qui reçoivent du financement public pour leurs entreprises et ne paient pas ou guère d’impôt, mais des autres : les « maudits BS »! Cette appellation, qui s’appuie sur un certain nombre de préjugés ne s’avouant pas tels, est partagée par un Québécois sur deux, selon un récent sondage de la Commission des droits de la personne1. Un consensus suffisant pour mettre en branle le projet de loi 70 qui obligera les « maudits BS » à faire leur juste part!

Le ministre détient donc un pouvoir discrétionnaire2 permettant « de verser, exceptionnellement, un montant d’aide financière à une personne seule ou à une famille qui, par son statut ou sans ressources, n’est pas admissible à un programme d’aide financière de dernier recours ». La loi stipule que seules les situations « risquant de compromettre leur sécurité, leur santé et de conduire au dénuement total » permettent d’en appeler à ce pouvoir du ministre.

Un chèque mensuel d’aide sociale constitue de facto un programme d’aide financière de dernier recours et sa suspension ou son amputation, résultant de l’application bête et aveugle de la loi, a toujours pour conséquence d’aggraver dramatiquement la situation, déjà précaire, des personnes ciblées par ces sanctions (loyer non payé, endettement, itinérance).

Or le ministère considère qu’« il est primordial que cette situation existe déjà au moment de la demande […] ou pendant une période assez longue pour être considéré comme telle… » et, pour enfoncer le clou, on précise qu’« un déficit budgétaire pendant un mois, même grave, ne constitue pas en soi une situation risquant de conduire au dénuement total »!

Déjà démunie, la personne qui conteste l’amputation d’un chèque mensuel de 623 dollars, insuffisant à couvrir ses besoins de base, le sera bien davantage (cette contestation ne « suspend pas la décision contestée ») lorsque, au terme d’un parcours du combattant allant du bureau de révision au Tribunal administratif du Québec, elle se retrouvera « à genoux » devant le pouvoir discrétionnaire du ministre. Qui plus est, cette étiquette de démuni devra être suffisamment étoffée afin de le convaincre qu’elle est digne de sa mansuétude, car cette décision est sans appel.

Les ministres ont exercé leur pouvoir discrétionnaire 515 fois entre 2011 et 2012 et 792 fois deux ans plus tard! Non pas en versant un montant quelconque au requérant mais en lui redonnant, la plupart du temps, le montant initial de son chèque, invalidant ainsi des sanctions (entérinées par le TAQ) consécutives à l’application « rigoureuse » de la loi, dont les conséquences dramatiques avaient été portées à sa connaissance par des organismes communautaires!

On peut déjà questionner le bien-fondé d’une loi nécessitant autant d’interventions discrètes de la part du ministre responsable de son application, mais il ne fait aucun doute que les sanctions draconiennes assorties au projet de loi 70 et obligeant les « maudits BS » à accepter n’importe quel emploi dit convenable (!), précipiteront un plus grand nombre d’entre eux dans une « situation risquant de conduire au dénuement total » et, s’ils sont chanceux, devant Sa Majesté le ministre!

Un double discours, une « pensée unique »

Cette complainte du démuni, à laquelle répond le pouvoir discrétionnaire d’un ministre, n’est que la répétition en huis clos d’une mise en scène à laquelle nous participons tous! L’an dernier, entre Noël et le jour de l’An, le ministère réclamait 25 000 dollars à une mendiante, coupable de ne pas avoir déclaré ses gains depuis 10 ans! Cette femme d’une soixantaine d’années, clouée dans un fauteuil roulant et tendant la main en silence à la station Berri-UQAM, n’était pas une démunie, comme on l’avait cru jusqu’alors, mais plutôt… une « maudite BS » menant la grosse vie avec un pactole oscillant autour de 7 piasses par jour!

Dès lors, comment distinguer les « maudits BS » des démunis? Mis à part le ministre, seuls les organismes de charité, les guignolées et les autres fondations caritatives (jouissant de dégrèvements fiscaux) semblent habilités à le faire! Compétitionnant entre eux afin de se positionner stratégiquement entre notre cœur et notre portefeuille, ils sollicitent notre p’tit pouvoir discrétionnaire (déductible d’impôts) de contribuables et nous vendent du démuni et de la détresse en autant de paquets-cadeaux correspondants aux différents visages que peut revêtir cette même détresse; une pauvreté que nous refusons collectivement d’appréhender dans sa totalité. Pendant qu’on se gargarise l’ego à la hauteur de nos « dons », notre silence cautionne des mesures qui grossiront les rangs de ceux et celles qui vivent la pauvreté au quotidien.

Cette surenchère opposant le bon démuni au « maudit BS » a, hélas!, donné au concept d’économie sociale une élasticité dont l’un des effets pervers aura été d’avoir vu naître certaines « entreprises » de charité qui, tout en se présentant comme des organismes communautaires, entretiennent cette ambigüité paradoxale auprès de la population! Ces organismes ne se soucient plus de faire disparaître en amont les conditions à l’origine même de leurs créations. On ne cherche plus à éradiquer la pauvreté, on préfère gérer son expansion, indispensable à celle d’une économie de marché, qui est cancéreuse.

Il y a 400 ans environ, monsieur Vincent, fondateur de multiples missions et fondations, rappelait que toute forme de charité organisée, aussi indispensable et empreinte d’humanité soit-elle, ne saurait nous absoudre de notre responsabilité collective et constitue de ce fait l’aveu d’un échec. Bien sûr, la charité (d’état ou religieuse) a pour vocation de pallier, non de corriger, une injustice fondamentale dont la prospérité de la société est tributaire. Mais en campant définitivement les rôles de ceux qui donnent et qui reçoivent, ne participe-t-elle pas à la banalisation de cette injustice? Et l’auréole, couronnant le rayonnement que confère le caractère permanent de son déploiement à grande échelle, n’honore-t-elle pas finalement la puissance des forces niant cette dignité humaine qu’elle entendait préserver?

1. Publié le 16 janvier dernier dans La Presse.

2. Mis en lumière par la journaliste Isabelle Porter dans Le Devoir le 28 juin dernier.

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