Dre Marie-Paul Ross : religieuse et… sexologue

Selon elle, « la sexualité est pour l’être humain une pulsion de vie qui l’incite à atteindre la maturité qui permet d’aimer en liberté1 ». Mais il reste du travail à faire pour que notre société atteigne la santé sexuelle. Et elle s’y emploie!

Le travail actuel de la docteure Marie-Paul Ross ne laisse personne indifférent. Il représente l’aboutissement d’un parcours personnel qui témoigne d’une quête constante pour soulager la souffrance humaine. Toute jeune, Marie-Paul Ross entre chez les Sœurs missionnaires de l’Immaculée-Conception. Elle fait son cours d’infirmière et œuvre comme coopérante volontaire en Amérique latine pendant 18 ans. En cours de route, elle entreprend la formation pour devenir sexologue clinicienne. Elle complète une maîtrise et une licence clinique et obtient son doctorat en 2000. Forte de cette expérience, elle fonde avec un équipe à Québec, en 2003, l’Institut international de développement intégral (IIDI) qui offre des services cliniques aux individus, mais aussi de la formation tant au grand public qu’aux professionnels. Nous lui avons posé quelques questions pour mieux saisir la richesse de son parcours hors sentiers.

SDFVous avez choisi de devenir religieuse?

MPR – Oui, ça a toujours été évident pour moi. Je viens d’une famille chrétienne. Ma mère nous a transmis sa foi, et ça a été très important pour moi d’avoir cette certitude de la présence de Dieu en moi. Cette expérience que Dieu est là, c’est l’essentiel de ma vie. Quand tu commences à découvrir, enfant, que la mort, la guerre, la violence existent, que tes parents ne sont pas parfaits, tu as besoin de cette expérience-là. Devant les difficultés, tu deviens créatif au lieu de t’écraser. Ça m’a ouvert le chemin vers la réalité de la condition humaine.

« Si la pulsion sexuelle est cette force qui pousse l’être humain à créer, à aimer et à entrer en relation avec soi-même et avec l’autre, nous pouvons nous demander pourquoi ce champ a été si facilement confié à la mode, aux courants populaires, au gouvernement et au pouvoir commercial. D’une ère de répression problématique nous en sommes venus au full sexe sans amour. C’est vital pour l’être humain d’aimer, de se prolonger dans la création et de se compléter dans des liens et des relations tant au niveau humain que spirituel. De la sexualité découle la santé globale (physique, affective, spirituelle c’est-à-dire le sens à la vie). Cela touche également les valeurs personnelles et sociales et même la grandeur ou le déclin d’une société. »
Dre Marie-Paul Ross, extrait du Journal de la sexologie, janvier 2006, site Internet de l’IIDI

SDF – Pourquoi alors, comme religieuse, vous intéresser à la sexologie?

MPR – J’ai toujours eu un intérêt pour comprendre la problématique sexuelle. Comme infirmière d’abord, j’ai toujours été très sensible à la souffrance humaine, mais j’étais incapable de travailler dans les hôpitaux. Au fond de moi, j’avais l’impression qu’il fallait agir avant que la personne soit malade. La chirurgie, les injections, je trouvais ça violent. En plus d’être malade, l’être humain doit-il être soumis à une médecine violente? J’ai commencé à chercher ailleurs. Je me suis aperçue que l’état affectif des personnes influence beaucoup leur santé physique, leur corps. L’affectif, c’est le cœur de la sexualité humaine. Une personne qui n’est pas bien sur le plan affectif, son corps devient malade, elle a des dépressions, devient violente; mais ce qui se produit le plus souvent, à partir de souffrances affectives non résolues, c’est une hypergénitalisation.

SDF – Vous soulignez l’importance de soigner l’affectif pour vivre une saine sexualité.

MPR – L’affectif, pour moi, c’est ce qui est essentiel à l’amour. Donc, ce n’est pas les caresses, la tendresse, mais plutôt la vérité, le respect, la fidélité, la liberté, qui assurent l’amour et offrent la possibilité de devenir adulte, d’arrêter d’être des enfants dépendants. Le bien-être affectif répond au besoin d’être aimé. Être aimé, c’est tellement vital que, quand ça manque, l’être humain se désorganise. Il ne choisit pas son chemin de désorganisation, ça se manifeste à partir de sa vulnérabilité, de ses fragilités. Le manque aggrave son malaise affectif, ses conduites irrégulières ou déviantes, et nuit à sa capacité d’aimer et de se savoir ou de se sentir aimé. Ça crée un désordre physique, et spirituel même. Notre intervention consiste à traiter la souffrance affective – les angoisses, les deuils, les peines, les échecs – et ce qui fait que le malaise affectif domine. L’affectif est extrêmement lié à la conduite sexuelle.

SDF – Votre approche originale propose une vision globale de la sexualité.

MPR – J’ai commencé à développer un modèle d’intervention en sexologie qui tient compte de la globalité de l’être humain, le Modèle d’intervention globale en sexologie (MIGS). Plus on traite les malaises affectifs, plus le corps devient sain, plus l’expérience spirituelle devient authentique. Le corps porte cette soif de vie et d’amour authentique. Il a besoin d’expériences spirituelles pour bien vivre et bien mourir. Des souffrances ou un vide spirituels non traités affectent le corps. Tandis qu’une réponse adéquate à son besoin spirituel aide le corps. On ne fait qu’un. Je suis extrêmement préoccupée par la proposition dissociative, déshumanisante, de la sexualité que la société de « full sex » présente aujourd’hui. Autrefois aussi c’était comme ça, c’était aussi dissociatif, c’était la répression. On n’a pas encore eu une époque de santé sexuelle, et qui la propose. Cela viendra par l’intégration de l’être humain, non par la dissociation. Sinon, ça mène au chaos. Cette proposition globale doit passer par l’éducation sexuelle, puis après en aidant les personnes à avoir des pratiques plus intégratives.

SDF – Vous avez créé l’Institut dans ce but?

MPR – Au départ, je travaillais toute seule. J’ai commencé par recevoir des personnes en individuel. Puis j’ai pensé que ça aiderait les gens d’avoir aussi des ateliers de groupe où j’explique ce qu’est une sexualité saine, puis à quel niveau chacun, chacune doit travailler. J’ai commencé à offrir des ateliers de groupe où j’expliquais aussi la théorie du MIGS qui s’inspire du fonctionnement du cerveau. Les gens étaient très intéressés et ont dit : il faudrait que plus le sache, il faudrait l’enseigner. Ce qui m’a emmenée à fonder l’Institut, à Québec.

SDF – Votre approche ne fait pas l’unanimité?

MPR – Je trouve ça préoccupant que certains professionnels nient complètement la dimension spirituelle. Dans des écoles, on enseigne aux psychologues d’oublier le spirituel, de ne travailler que sur le psychique. Il n’y a pas de psychique sans spirituel. Notre vision globale rencontre des préjugés de la part des professionnels, mais des autorités religieuses aussi. Elles ont peur de nous. Comme religieuse, je travaille aussi avec le monde des religieux, des religieuses et des prêtres. Ils arrivent ici avec de l’angoisse. On les traite, on leur donne des outils. Puis en se traitant, en soignant leurs malaises affectifs, ils en viennent à se tenir debout, à dire ce qui ne va pas dans leur communauté. On est dangereux parce que c’est beaucoup plus commode que ça reste caché.

SDF – Que dire au sujet de la Saint-Valentin?

MPR – L’amour, c’est la vie. Ne miser que sur le « full sex », vivre une sexualité sans amour va contre la Saint-Valentin. Ça éteint l’amour, la vie, ça dévaste l’être humain. Cette fête devrait être l’occasion de promouvoir le véritable amour, vital pour l’être humain.

1. Citation du Dr Marie-Paul Ross tirée du site Internet de l’IIDI.

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