Dissidence, résistance et communion

Au-delà des grandes idées idéologiques, les résistances et les dissidences dans l’Église apparaissent souvent en réaction à des réalités historiques injustes. En ce sens, sont-elles vraiment une menace pour la communion?

Comment tenir ensemble « dissidence, résistance et communion »? Les deux premières entraînent-elles nécessairement une rupture de la communion? Et si elles étaient au contraire à son service? Si elles s’en prenaient non pas, de façon adolescente ou immature, à toute forme d’autorité, mais à tout ce qui est de nature à compromettre la communion aussi bien dans la société que dans l’Église, et entre la société et l’Église?

C’est ce que réussissent à montrer les cinq signataires de Dissidence, résistance et communion en Église. Un livre qui soutient des idées sans être idéologique et qui, loin de se tenir dans le confort des grandes théories, ne cesse de s’alimenter aux réalités les plus concrètes et les plus circonstanciées. Par exemple, le regard continuel sur l’histoire de la dissidence et de la résistance au fil de vingt siècles de christianisme fait voir qu’elles n’ont pas porté sur n’importe quoi. Je relève ici et là, dans le livre, quelques exemples : les rapports entachés d’inégalité, de domination et d’injustice manifeste, durable et visiblement exercée, l’abus d’autorité et de pouvoir sous la forme d’un mode d’organisation ecclésiale autoritaire, répressif et violent. Cette dissidence et cette résistance ne carburent pas aux grands principes abstraits, mais toujours aux réalités historiques. Au temps de François d’Assise, le triomphalisme et le cléricalisme. Au XIXe siècle, les positions antimodernistes de l’Église et l’affaiblissement du « magistère théologique » après la définition de l’infaillibilité pontificale. Plus près de nous, la mentalité et les structures patriarcales de l’Église; l’insensibilité des autorités ecclésiales – et de bon nombre de chrétiens et de chrétiennes – aux transformations récentes de la société et de la culture, quand elle ne va pas jusqu’à la méfiance et au refus; le fait que des évêques québécois se désolidarisent de leur peuple au nom d’une solidarité avec les autorités romaines, autrement dit l’affaiblissement, pour ne pas dire l’avortement, du beau rêve d’une Église locale.

Deux termes résument ce qui est en jeu dans le devoir de dissidence et de résistance : les situations où l’humain est bafoué et celles où la communion humaine et chrétienne est menacée. Peut-être pourrait-on regrouper aussi autour de deux termes la source de la lucidité et du courage des dissidents et des résistants : la révélation d’un Dieu pour qui l’injustice est un saccage de son dessein, et l’expérience d’un Dieu qui a cherché, par les prophètes juifs et dans la figure de Jésus Christ, à subvertir les rapports humains en plaçant les pauvres avant les riches, les malades avant les bien portants, les derniers avant les premiers, les étrangers avant les fils de la maison.

Les résistants sont sans doute tous des dissidents, mais les dissidents ne sont pas tous des résistants. De nombreux Québécois ont manifesté leur dissidence non en s’engageant dans une forme repérable de résistance, mais avec leurs pieds, leurs yeux, leur portefeuille. Ils ont cessé de fréquenter les églises et se sont retirés sur la pointe des pieds des diverses activités offertes par l’Église. Ils ont cessé de lire la prose ecclésiastique à laquelle, de toute façon, les médias ne réagissent plus, sauf pour faire une énième fois la manchette avec l’opposition du pape à l’avortement ou celle du Vatican à l’ordination des femmes. Et ils ont cessé de donner aux différentes quêtes spéciales et campagnes annuelles des organismes d’Église.

D’autres, moins nombreux, mais solidaires, ensemble, sont ouvertement entrés en résistance et y persistent, souvent depuis des décennies. Non en révolte ou en rébellion, mais en affirmation courageuse d’une autre vision, d’une autre pratique, d’une autre logique que celle qui tend à étendre son monopole sur les croyants et croyantes.

Loin d’être une pratique « confortable », l’écrit, comme ici, est souvent une forme périlleuse de résistance. Il y a, nous le savons, des éditeurs frileux. Ne faut-il pas se réjouir alors de ce que ce livre soit né d’une invitation lancée aux auteurs par le directeur de l’édition pour la maison Novalis?

Marco Veilleux parle de la nécessité de « s’aventurer dans des sentiers incertains ». Incertains, donc faisant appel à la foi. Des sentiers de foi, bien sûr.

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