Difficile mémoire de la liberté

Du refus des évêques de célébrer le cinquantenaire de l'invitation au Concile et de la solitude des libres marcheurs.

À qui s’étonne que Sentiersdefoi.info consacre son numéro de Noël à un évêque, un homme de l’institution, rappelons que la métaphore du sentier ne se limite pas au géographique et ou au social. Elle s’applique aussi à la conjoncture existentielle du croyant.

Exemple : Mgr Paul-Émile Charbonneau a invité ses collègues de l’épiscopat à célébrer les 50 ans de la convocation au concile Vatican II (25 janvier 1959), événement majeur de l’histoire de l’Église contemporaine. Il a dû se sentir marginalisé en se rendant compte que la presque totalité de ses collègues n’a même pas cru bon de lui envoyer un avis de réception. Il faut dire que le Concile tout comme Jean XXIII, son instigateur, sont des signes de contradiction pour la hiérarchie des dernières décennies.

Le pape qu’on pensait de transition fut proclamé universellement le Bon Pape Jean, pour son sens de l’histoire, de la liberté et de la personne. Après l’aristocrate autoritaire que fut Pie XII , Jean XXIII, pape pasteur, réalise que l’Église est en crise et décide de convoquer un concile, en gros l’assemblée générale des évêques catholiques. Il veut ouvrir toutes grandes les fenêtres d’une institution refermée sur elle-même. Il veut lire sa foi avec les signes des temps. Étonnement des traditionnels qui pensaient que le dogme de l’infaillibilité rendait superflue l’institution du Concile, ce qui ne les empêcha pas de multiplier les obstacles à Jean XXIII qui, plus d’une fois, dut se sentir bien seul.

Le Concile fut un moment unique de liberté dans l’histoire de l’Église moderne. C’était la rencontre de Paul et de Pierre à Antioche (Ga 2, 11-19) : celle de l’apôtre libre, né hors l’institution, sur la seule foi de son expérience, devant l’héritier institutionnel ‒ libre aussi : il avait fait sauter le tabou alimentaire de sa seule expérience (Ac 10, 8-34) ‒, mais qui a du mal à se couper des vieux schèmes.

Des cardinaux progressistes, souvent secondés par des théologiens condamnés par Pie XII, osent dénoncer la Curie et demander l’arbitrage d’un pape qui n’a pas froid aux yeux. Vatican II, reconnaîtra, spécialement, le sacerdoce universel du peuple de Dieu, soulignera la collégialité des évêques, nouera des liens avec les chrétiens d’autres confessions, débarrassera la liturgie de ses accents antisémites. Désormais, les fidèles pourront comprendre la liturgie et lire les fondateurs des sciences humaines jusque-là interdits de lecture. Tout cela accompagné de l’ouverture révolutionnaire de Jean XXIII aux personnes, au-delà même des doctrines ennemies.

Le Concile a son ombre. Paul VI lui retire la question de la contraception, et publie Humanae Vitae. Cette encyclique, qui prétend contrôler la sexualité des croyants, provoque une des plus graves crises de confiance dans le Magistère.

Quelque 40 ans plus tard, la Curie hésite encore à canoniser Jean XIII (pour ne pas faire ombrage aux figures de Pie XII et de Paul VI qui n’inspirent pas la même sympathie). Les grands acquis sont réduits. Sauf exception, la notion de sacerdoce royal comme celle de peuple de Dieu s’avèrent sans substance. Si Vatican II a su lire les signes des temps et a reconnu la liberté des États modernes, l’Église reste aveugle à la révolution des genres et refuse, par pur autoritarisme, l’accès des femmes au sacerdoce au risque de se couper des générations montantes.

On comprend que les évêques québécois aient reçu dans l’indifférence l’invitation d’un de ses aînés à faire mémoire d’un événement qu’ils vivent dans la plus grande ambivalence. La plupart d’entre eux ont été nommés sous le dernier pape et choisis pour leur conformisme à la ligne du parti. Et la plupart sont déchirés entre leur respect des valeurs démocratiques du Québec actuel et la force des pressions de la Curie romaine. Ce qui donne un leadership assez silencieux. Plusieurs n’aspirent qu’à la retraite (en particulier pour sortir de l’Église du silence). L’exception qui confirme la règle voudrait rentrer à Rome…

Heureusement que la hiérarchie n’est pas seule à porter le témoignage de Jésus-Christ. Il est des individus qui portent haut la liberté. Qu’on pense à Mgr Paul-Émile Charbonneau qui, malgré tout, fait mémoire du Concile dans un cahier qui le résume fort bien1. Qu’on pense à ces religieux et religieuses, à ces prêtres séculiers, à ces laïcs qui, même s’ils ont l’impression de ne pas être entendus d’en haut, continuent d’inventer leur foi dans une perspective de libération. Qu’on relise l’histoire de ce couple qui avait sans doute un cousin chez les prêtres du Temple (Lc 1, 5), mais qui, malgré l’état de la femme, forcé par l’Empire de se déplacer sur une centaine de kilomètres, ne trouva pas de place dans le cadastre hôtelier de Bethléem (Lc 2, 1-7). Ce sont d’autres marcheurs ‒ les pauvres bergers (Lc 2, 8-20), les audacieux mages de l’Orient (Mt 2, 1-12) ‒ qui eurent la grâce de se réjouir les premiers de l’accouchement de l’Emmanuel. Joyeux Noël.

1. Cahier intitulé Célébrer l’annonce de Vatican II disponible chez Novalis au coût de 2 $. On peut le commander à www.novalis.ca.

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