Des sœurs contre la barbarie

Un triptyque : l’horreur de basculer dans la traite; la complexité d’un défi relevé par des religieuses; leur engagement dans un monde largement sécularisé.

La barbarie au XXIe siècle

Imaginez. Vous espérez trouver un pays plus accueillant. Vous acceptez l’exil pour assurer l’avenir de vos enfants. Soudain, tout chavire. Ces agents en lesquels vous aviez foi se révèlent pirates. Les voies prévues, un labyrinthe. De personne qui se prenait en main, vous voici transformée en objet de trafic. Le chemin de la Terre promise vous ramène au pays de quelque pharaon mafieux. Vous finissez dans des manufactures occultes ou dans les bordels de quelques Jeux olympiques.

Qui pense que ce malheur frappe seulement sur les routes du tiers-monde vers l’Occident, qu’il se détrompe. La traite de femmes se pratique aussi dans notre propre pays. Aujourd’hui, dans le monde, on compte quatre millions de femmes et d’enfants condamnés aux pires tâches. Seuls, sans véritable pays, sans famille. Sans parent, frère ni sœur pour les protéger.

Des sœurs, il y en a pourtant…

Que l’on pense aux filles de ces fondatrices qui, dès le début de la Colonie, se mirent au service des plus démunis. Avant la Révolution tranquille, elles soutenaient largement des piliers de notre société de chrétienté : l’éducation, la santé et les services sociaux. Délestées de ces tâches par l’État providence, elles cherchent toujours à servir là où l’on souffre, dans les marges du système. Fidèles à l’Évangile, souvent féministes, elles n’ont pas hésité à s’engager dans la lutte contre la traite des femmes et des enfants. D’où la fondation du Comité d’action contre le trafic humain interne et international (CATHII).

Défi pour le moins complexe. Malgré son ampleur, le phénomène de la traite reste très largement occulté. Les exploiteurs savent se faire discrets. Leur méfait ne fait guère la nouvelle ou l’objet de prêche. Les trafiquants ont de l’expérience. Leur infâme commerce rapporte gros, ils savent se faufiler dans les mailles des lois internationales.

Il faut donc déchiffrer les signes de la traite, savoir dénoncer les pirates, libérer et accueillir les victimes. Cela suppose sensibilisation du public et soutien politique, sans compter capacités financières et sens de la stratégie. On ne mène pas ce genre d’action en solitaire. D’ailleurs, le CATHII regroupe des religieuses de diverses congrégations et s’inscrit dans deux grands réseaux internationaux de communautés religieuses : ce qui permet de coordonner les expériences. On ne peut cependant se confiner dans une culture strictement ecclésiale. Drame social suppose concertations sociales et exige un style d’engagement qui fasse sens dans le monde actuel.

Une action citoyenne acculturée

Les religieuses engagées dans le CATHII écrivent foi, espérance et charité en termes séculiers. Militantes, elles passent de l’animation sociale au groupe de pression ciblée. Tout d’abord, il leur faut se munir d’une parole efficace pour sensibiliser le public. La collaboration avec le Théâtre Parminou (TP) est éloquente à cet égard. Jeune, dynamique et engagée, cette troupe manifeste souvent une grande sensibilité aux réalités du sacré et du rite, même si sa critique radicale peut cependant choquer les adeptes d’une piété traditionnelle. Le TP reste sans doute le meilleur médium pour faire passer le message. Le seul titre de leur pièce, Perdues dans le trafic, en est la preuve. Il évoque l’affolement que provoque le drame urbain de la traite avec une légère ironie qui ne décourage pas l’assistance éventuelle. La participation à l’élaboration et à la distribution ponctuelle de trousses de sensibilisation, à l’occasion de grands événements sportifs, propices à l’importation de prostituées, semble aussi un excellent moyen.

On ne peut contrer un problème international que par des ententes entre les différents États. Ainsi l’ONU a produit la Convention de Palerme pour la répression de la traite des êtres humains, dont le Canada n’a pas signé tous les articles. Le CATHII se fait donc lobbyiste pour assurer l’engagement des autorités ecclésiales et politiques. Son intervention, par exemple, auprès de la Conférence des évêques catholiques du Canada a sans doute contribué à la rédaction d’une Lettre pastorale à l’occasion des Jeux de Vancouver. On aurait souhaité qu’elle exige davantage d’engagements du gouvernement Harper à l’égard la Convention de Palerme. Un gouvernement qui fait souvent fi des droits de la personne.

Le CATHII témoigne de la complexité des engagements contemporains et de la nécessaire ouverture des religieuses au-delà de la culture ecclésiale pour accomplir une telle œuvre de salut. Ce travail n’en reste pas moins enraciné dans la Bonne Nouvelle de Jésus le Christ. En cette fin de carême, on peut se rappeler qu’il fut lui-même objet de traite, vendu pour 30 deniers. Ou l’écouter dire : « Heureuses êtes-vous qui avez été mes sœurs quand j’étais objet de trafic! » Et elles, de demander : « Quand nous sommes-nous occupées de vous, objet de trafic? » Pour s’entendre répondre : « Ces corps de femmes et d’enfants trafiqués au XXe siècle sont mon corps et mon sang. »

Joyeuses Pâques, chers lecteurs et chères lectrices.

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