Des signes de printemps

Dans la grisaille et la froidure hivernales, « Les saisons d’Emmaüs » ont rassemblé des marcheurs et des marcheuses de longue haleine pour se réchauffer et scruter les signes du printemps.

Dans sa sagesse, la nature nous porte d’une saison à l’autre. Gel, dégel. Ombre et lumière. L’hiver en est une de repos, de dormance fertile, de reprise des forces vitales. Le cultivateur radoube la grange et répare l’équipement, le pêcheur son bateau et ses filets. Les casseroles retournent aux armoires, les étudiants à leurs cours. Mais l’hiver est long malgré quelques redoux. L’hiver est long pour la société d’ici et pour toute la planète avec ses tempêtes d’injustices, ses systèmes de corruption généralisés et ses violences incessantes. Blizzards et grands froids. Mensonges et cynisme. Comment passer l’hiver sans désespérer? Où trouver des compagnons et une auberge avec foyer? Alors, pour la troisième saison d’affilée, quelques disciples d’Emmaüs (anciennement la Commission Emmaüs)1 ont rassemblé une trentaine d’autres marcheurs à « l’auberge du Centre justice et foi » pour voir le temps qu’il fait dans la société et se réchauffer mutuellement auprès de Celui qui alimente le feu qui brûle en chaque militant et militante de justice sociale. Et en ce jour-là, le 10 février, il y avait justement un redoux. « Il envoie sa parole, c’est le dégel. » (Ps 147)

Il y eut en ouverture un rappel de la rencontre inattendue des disciples d’Emmaüs et la question de l’inconnu : « De quoi parlez-vous en chemin? » (Qu’est-ce qui vous tourmente?) Cléophas répondit : « Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple. Comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié; et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël. » (cf. Lc 24, 17-32) L’essoufflement et le découragement guettent les porteurs du rêve de Dieu sur le monde, ces irréductibles marcheurs et marcheuses au cœur de la nuit. C’est pourquoi Fred Pellerin nous a réchauffé avec « Tenir debout! » (album Silence).

Il est difficile de bien lire les signes des temps, comme le rappelait Jésus : « Ainsi vous savez interpréter l’aspect du ciel, et les signes des temps, vous n’en êtes pas capables! » (Mt 16, 3) Alors, une question fut proposée aux marcheuses et marcheurs d’Emmaüs présents pour orienter le regard sous la froidure vers les signes d’espérance : « Au milieu de nos différents hivers, vois-tu poindre quelque signe de dégel? Un avant-goût du printemps qui t’aide à te tenir debout au cœur de tes engagements? » Et des signes, il y en avait beaucoup : l’engagement des jeunes pour la justice sociale, le bien commun et l’environnement, la persévérance ou la résilience des plus vieux aux côtés des jeunes, les luttes des Premières Nations (« l’indifférence, ça suffit! »), les réseaux de solidarité et d’amitié, etc. Une militante a même avoué que de marcher dans la rue la rajeunissait et lui donnait des ailes.

Comme à l’auberge d’Emmaüs, il y eut fraction et partage du pain dans l’assemblée, en mémoire de lui, Jésus, ce marcheur infatigable toujours présent à nos côtés. Chacun et chacune but à « la coupe qui engage » à la suite de l’Étranger, à la libération du Peuple aujourd’hui et au tissage du monde nouveau qui émerge. Car le « Dieu communautaire » de Jésus se laisse manger et boire lorsqu’on partage nos vies. Et le repas s’est poursuivi dans les discussions animées et les rires et les paroles d’espérance de Robert Lebel :

À les entendre dire
On croirait que la mer n’a rien pour nos filets…
À les entendre dire
On croirait que l’hiver ne finira jamais!
On croirait que les fleurs n’ont plus jamais de fruit
Que les choses du cœur n’ont de sens ou de prix…
À les entendre dire, à les entendre dire…

Pourtant, nous croyons qu’il existe
Une espérance pour le monde d’aujourd’hui
Comment ne plus voir l’invisible
Dans la semence qui s’endort et qui grandit?

1. Membres du comité organisateur : Élisabeth Garant, Michel Rioux, Guy Côté, Anne-Marie Lavoie, Richard Depairon, Gérard Laverdure.

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