Des communautés d’individus

Et si l’individualisme ambiant, plutôt que de menacer la communauté, appelait à en bâtir de nouvelles?

L’individualisme est devenu une explication aux nombreuses misères de notre époque à ce point commode qu’il fait l’unanimité chez les faiseurs d’opinion professionnels et les participants aux tribunes en tous genres, qu’ils soient de gauche, de droite, du « gros bon sens » ou du « vrai monde ». Qui oserait douter que la préoccupation marquée pour l’individu puisse glisser aisément vers le narcissisme, l’égocentrisme, l’égoïsme. Il y a un risque bien senti de voir nos vies se rétrécir à force de nous replier sur nous-même (Charles Taylor)1. Si ce que Tocqueville appelait le « despotisme doux » menace aujourd’hui la santé démocratique, sociale et économique, que dire de son effet sur les communautés de foi déjà fragilisées par le processus de sécularisation et l’installation d’un marché du sens férocement concurrentiel.

Comme l’affirme Patrick Michel, la crise actuelle « n’est pas du croire, mais du croire ensemble». Ce croire ensemble est-il encore permis à l’ère de « l’individu individualisé »? Non seulement il est toujours possible, mais il semble que sa pertinence se trouve d’autant plus affirmée par cette culture de l’individu. Telle est la perspective qui se dessine si, tout en demeurant aux aguets des dérives possibles, nous considérons l’individualisme comme une donne culturelle qui engendre – et non empêche – de nouvelles formes de regroupements.

D’abord, évitons les discours dramatisants. Bien peu nombreux sont ceux qui risquent réellement de sombrer dans un individualisme qui mènerait à une anomie volontaire, au refus de toute forme de vie communautaire. Un tel glissement est généralement évité parce qu’en bout de piste, il finit par être incompatible avec l’individualisme. Les injonctions normatives de la « culture du soi » nous pressent de nous « épanouir », de nous « réaliser », d’être « bien dans notre peau », de « découvrir notre être véritable ». Ce développement personnel ne peut se faire sans le jeu des relations aux autres. Se voit ainsi posée, sur de nouvelles bases, la question de la communauté. Le solide lien communautaire d’autrefois accordait à chacun une place, un statut et unifiait les destinées. Dans l’univers du moi, ce lien privilégié n’existe plus. Il est remplacé par de multiples appartenances qui assurent l’autonomie et préserve la souveraineté (souvent illusoire) de se définir soi-même. Le collectif existe dans la mesure où il permet aux membres de se réaliser tout en conservant en tout temps le droit de se retirer, et ce, au nom même de ce désir de réalisation de soi.

Cette doctrine du « moi d’abord » marque une rupture entre les modes traditionnels et contemporains de construction de la communauté. L’héritage, l’histoire, le temps, le territoire ne sont plus les contreforts sur lesquels prend appui la communauté. Ils se sont retirés au profit de la fluidité, de la souplesse, de la liberté, de l’expressivité, de la familiarité. L’appartenance à un groupe est toujours possible, seulement elle est désormais non exclusive, probablement temporaire et certainement élective. Du coup, chacune de ces appartenances est, en elle-même, plus fragile, plus précaire, plus « instrumentalisée » que l’appartenance unique d’autrefois. Cela dit, tout comme François de Singly3, il est permis de se demander ce qui est plus solide : un seul lien fort ou une toile tissée d’une diversité de fils plus ténus?

Enfin, c’est dire que l’individualisme commande la multiplication des communautés sous des modalités relativement neuves – peut-on même parler encore de communautés? Observons-nous : nous tissons et retissons constamment des liens de différentes natures (familiaux, amicaux, professionnels, de militance…) qui donnent naissance à de multiples agrégats complémentaires, chacun ayant son apport particulier. Nos traditions religieuses ne sont pas appelées qu’à s’adapter à ce contexte, elles ont aussi à fournir les ressources permettant un examen critique de ces nouvelles manières d’être ensemble afin d’éviter les culs-de-sac.

1. Charles Taylor, Grandeur et misère de la modernité, Montréal, Bellarmin, 1992.

2. Patrick Michel, « Pour une sociologie des itinéraires de sens », Arch. de Sc. soc. des Rel., 82, 1993, p.223-238.

3. François de Singly, Les uns avec les autres. Quand l’individualisme crée du lien, Paris, Hachette/Armand Colin, 2003.

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