Des cadres venus d’ailleurs

L’Église catholique romaine du Québec n’a plus de relève pour remplacer ses curés de paroisses. Elle a donc recours massivement aux prêtres venant d’autres pays.

« Des messes aux accents exotiques »  Tel était le titre d’un article du journal Le Devoir du 24 décembre dernier1. Il y est question des prêtres de plus en plus nombreux, en provenance d’Afrique, d’Amérique latine, de l’Inde ou de la Pologne, qui viennent remplir le rôle de curés dans les paroisses catholiques romaines du Québec. Dans le seul diocèse de Gaspé, il y en aurait sept. « L’Église catholique traverse une crise majeure au Québec. Depuis 9 ans, on dénombre 500 paroisses de moins. Au cours de cette période, le nombre de prêtres a lui aussi chuté de plus du quart. Dans la vallée de la Matapédia, un prêtre dessert 17 paroisses », rapporte le TVA Nouvelles du 18 décembre 2013. La moyenne d’âge des prêtres au Québec tourne autour de 75 ans, et il n’y a pas de relève. Alors que le phénomène remonte au milieu des années 1990 pour un grand diocèse comme Montréal, c’est désormais à la grandeur du Québec, jusque dans les petits villages de campagne, que l’Église romaine a recours à des cadres venus d’ailleurs.

Le même phénomène existe en France depuis une bonne dizaine d’années alors que la moyenne d’âge du clergé tourne autour de 60 ans. Il y avait 1472 prêtres venus d’ailleurs, surtout d’Afrique, en avril 2010, soit 13 % de l’ensemble du clergé français2. D’après l’article du Devoir, l’accueil des paroissiens québécois est chaleureux et les échanges culturels enrichissants. Pour plusieurs de ces prêtres, c’est une remise de services. Mais aux difficultés de communications – le fort accent de certains les rendant difficilement compréhensibles – s’ajoutent les rigueurs du climat en hiver et l’adaptation à la culture québécoise. Les prêtres n’ont pas ici le même statut et prestige qu’en Afrique. Reste la question de savoir quelle ecclésiologie ils transportent avec eux : celle de Vatican II ou celle d’avant? Ce qui conditionne grandement le travail d’équipe et la prise de responsabilités par les baptisés, les femmes en particulier.

La paroisse Sainte-Bernadette du diocèse de Trois-Rivières a déjà réfléchi à ce défi de la pénurie de prêtres dès janvier 2008 lors d’un minicolloque communautaire. « Nous ne nous opposons pas à la venue de prêtres d’autres cultures, mais le but ne doit pas être d’en faire la solution à la diminution des prêtres au Québec », dit le rapport3. Les participants ont mis de l’avant trois solutions : « Le premier choix, comme tant de fidèles le pensent, c’est l’ordination d’hommes mariés. Il n’y a aucun fondement théologique au refus de Rome d’interdire l’ordination presbytérale aux hommes mariés. Comme chacun sait, l’Église orthodoxe et l’Église catholique orientale ont leurs prêtres mariés. Le deuxième choix, en lien avec le premier, c’est la « réactivation » des prêtres laïcisés qui se sont mariés en Église et qui souhaitent reprendre leur ministère ordonné. Pourvu, bien sûr, qu’ils se soient toujours impliqués dans l’Église. Il y a un troisième choix, très important, celui de l’accès des femmes à la prêtrise. » Sur ce dernier point, une étude au niveau du doctorat sur l’appel au sacerdoce reçu par une quinzaine de femmes d’ici a été réalisée par Pauline Jacob4. Déjà au temps de Jésus, plusieurs apôtres étaient mariés, dont Pierre, et des femmes ont déjà été responsables de communautés au temps de saint Paul et saint Jean. « Les ministères des femmes existent de façon évidente dans les Églises nées dans le sillage de Paul et de Jean, car ce sont des Églises de type égalitaire et charismatique », d’affirmer madame Cloutier-Dupuis5. La question de l’égalité femme-homme demeure une pierre d’achoppement majeur dans l’Église romaine.

La stratégie de l’Institution est loin de faire l’unanimité. « On fait venir des prêtres qui ne connaissent pas la culture d’ici. Ils tentent d’imposer leur vision des choses et, après, ils s’en vont. On a reproché aux missionnaires québécois d’imposer leur culture ailleurs dans le monde. Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée de répéter le phénomène inverse », soutenait l’abbé Raymond Gravel en 20106. La question du sacerdoce fondamental de tout baptisé, et donc de la responsabilité missionnaire du peuple de Dieu, demeure entière. N’y aurait-il qu’une seule approche théologique des ministères?

1. Mélanie Loisel, « Des messes aux accents exotiques » (Actualités et société) dans Le Devoir du 24 décembre 2013 et « Prêtres étrangers à la rescousse » dans le Journal de Québec du 2 août 2011.

2. Voir ces articles dans le journal La Croix, Slate.fr et le Messager de Saint Antoine.

3. Voir le minicolloque Pénurie des prêtres au Québec.

4. Publiée sous le titre Appelées aux ministères ordonnés chez Novalis, 2007. Également, L’ordination des femmes avec Thuy-Linh Nguyen chez MédiasPaul, 2011.

5. Voir l'article « La place des femmes dans la vie de Jésus de Nazareth » dans Sentiersdefoi.info vol. 3 no 12.

6. Voir L'article Prêtres : des renforts de l'étranger sur le blogue de Raymond Viger.

Pour aller plus loin

Voir aussi le numéro de Sentiersdefoi.info sur Femmes et Ministères, vol. 6 no 9 du 2 mars 2011 et l’actualité « Dieu aime-t-il les femmes? » sur le livre d’Anne Soupa dans le webzine no 113.

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