Derrière la hai(n)e

Voici un vrai conte de Noël pour adultes, une version urbaine contemporaine de l’aventure périlleuse de ce jeune couple de Nazareth, en attente de son premier enfant, qui ne parvint pas à trouver un logis convenable.

Les quelques tambours qui ouvraient la marche de notre troupe et les chants qui leur répondaient se sont tus quelques instants. Là, devant nous, se dressait la « haie », étendue et bien droite telle un mur végétal, plantée et taillée avec soin par des hommes, mais surtout suffisamment dense pour camoufler son ossature minérale grillagée. Une seule porte, étroite, laissant le passage d’une personne à la fois, permettait d’avoir accès à l’Eden urbain embusqué derrière et imprimant un mouvement sinueux au groupe qui se frayait un chemin à travers elle comme le ferait un ver dans une pomme trop mûre…

Nous étions près d’un millier à marcher depuis plus d’une heure déjà. Certains venant d’aussi loin que Val-d’Or, Rouyn-Noranda, Baie-Comeau, Sept-Îles… Deux caravanes parties six jours plus tôt et convergeant vers Montréal pour l’évènement organisé par le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), le 9 octobre dernier. On avait l’air d’un groupe de « E.T. » errants, répétant sans arrêt « maison-maison »… Saluons la sagesse des organisateurs de ne pas pas avoir choisi le jour de l’Halloween pour l’évènement. À coup sûr, nous nous serions heurtés à une porte close comme le furent durant trop longtemps les enfants du quartier derrière nous.

Quel meilleur moyen d’aiguiser et de nourrir la convoitise dans le cœur d’une jeune génération d’Adam et d’Ève contraints de grandir dans l’ombre d’un jardin et de ses fruits que d’en interdire l’accès au moyen d’une « haie »… soigneusement entretenue. Tout cela a des airs de « déjà-vu »… sauf qu’ici aucun fric – pardon : fruit! – n’a été dérobé… jusqu’à ce jour. Une histoire qui, on le sait tous, finit toujours de la même façon : mal!

En quelques minutes, la troupe est passée du quartier Parc-Extension, où le revenu moyen par famille oscille autour de 20 000 dollars par année et où le manque de logements sociaux est l’un des plus criants à Montréal (on parle d’une famille sur 11 en attente d’un HLM), à celui de Ville Mont-Royal, où le revenu familial est huit fois plus élevé. Le vertige éprouvé était tel qu’une femme de notre groupe s’est spontanément exclamée tout bas comme en s’excusant : « Mon Dieu! C’est vrai que c’est beau! » C’était surtout trop beau pour être vrai, même si le Soleil rayonnait autant ici que là-bas, derrière la « haie ». Notez bien que, peu importe du côté où l’on se trouve, on parle toujours « des autres derrière la haie »…

On ne s’attendait pas à être accueillis avec des pétales de roses, mais dans ma grande naïveté j’avais cru qu’on entendrait des mots d’encouragement. Mais non! On dérangeait. On avait l’air d’une tache de crème solaire sur une carte postale. Les premières personnes à nous saluer(!) furent deux ados à la mine renfrognée montant la garde sur le seuil du domaine familial et tenus en laisse par le regard paternel pas bien loin. Et puis, on entendit ce « cri du coeur » d’une dame indignée sortir de chez elle en catastrophe : « J’exerce depuis 42 ans dans le même hôpital, je fais des journées de 12 heures, et c’est mon premier congé en 10 jours, alors je n’ai vraiment pas besoin qu’ils viennent me déranger. »

J’ai eu comme un malaise! Nous n’avions rien de menaçant; aucun cri de haine ni de gestes équivoques de notre part. Des mères et des pères de familles trimballant leurs enfants dans des poussettes ou dans leurs bras. Des jeunes, des vieux, certains avec des cannes et déjà essoufflés par la marche, un aveugle guidé par sa compagne; des blancs, des bruns, des noirs; des bermudas, des voiles, des dreads… mais surtout des regards pleins d’une certitude bienveillante, et non implorante. Je n’embellis rien! On était loin de la croisade guerrière et haineuse. La plupart de ceux avec qui je me suis entretenu pendant la marche « bénéficient » (on parle d’un privilège, et non d’un droit) déjà d’un logement à prix modéré et se font pourtant un devoir de répondre à l’appel du FRAPRU chaque année – mon malaise s’est précisé davantage – parce que l’obtention d’un HLM a changé leur vie. Parce qu’ils se souviennent de ce qu’était leur situation avant! Un HLM, ce n’est pas le paradis, mais consacrer 50 ou 80 % – et c’est loin d’être rare! – de son revenu afin de s’assurer d’avoir une crèche avec une adresse au-d’sus, on appelle ça survivre et être en mode survie 24 heures par jour, 365 jours par année constitue le moyen le plus efficace de gruger la dignité d’un être humain… Évidemment, vous ne pouvez pas savoir ce que c’est si vous ne l’avez jamais perdue… votre dignité! Puis, on ne retrouve pas ça comme une poignée de change au fond de sa poche… Plus vous êtes passé maître dans l’« art » de survivre, plus c’est long réapprendre à vivre.

C’est parce qu’ils ont conscience que d’autres devraient aussi bénéficier de la chance qu’ils ont eue qu’ils sont ici aujourd’hui. Que cela ne devrait rien devoir à la « chance » (de voir son nom sortir d’une liste qui s’étend jusqu’à 5 ou 6 ans!) Ils sont ici pour ceux qui « tirent le diable par la queue » en ce moment même et n’ont justement pas le temps de venir passer la journée avec eux.

Hé oui, madame! Ces gens-là « travaillent » aujourd’hui, un dimanche, et « bénévolement » à part ça! Juste pour vous rappeler, durant un bref instant, que l’american dream écrit en lettres de pavéuni sur votre driveway où trônent vos voitures bichonnées à grande eau chaque semaine n’est pas à la portée de tout le monde. Mais ça, vous le savez déjà! Que cette « parade de pauvres » ne souhaite pas s’approprier vos biens ni même être à votre place. Nous savons tous aujourd’hui que la banlieue moderne, peu importe où elle s’étend ou se barricade, constitue l’invention la plus coûteuse de toute l’histoire de l’humanité. Que les ressources matérielles et énergétiques requises pour en mondialiser l’accès nécessiteraient pas moins de quatre autres planètes comme la nôtre… et comme nous n’en avons qu’une, de planète, c’est déjà les trois quarts de l’humanité qui en paient le prix fort!

On a applaudi bien fort la chute du mur de Berlin. On omet de disserter sur le nombre croissant de murs érigés depuis lors. Saviez-vous que la Grande Muraille de Chine demeure la construction humaine la plus visible vue de l’espace? Que ça doit donc être beau, hein! Cet idéal de confort, ces Rêves avec des « grands R » que nous avons tous chéris et que l’on continue à nous vendre à grand renfort de publicité et dont le slogan pourrait se réduire à un « tout seul… ensemble », nous dépouille tous, les riches comme les pauvres, un peu plus chaque jour de ce qui nous reste d’humanité. Faudrait peut-être rêver à autre chose… et pas juste en rêver. La haie construite pour oublier ceux qui sont « derrière » devient pour ces derniers un rappel constant et douloureux de leurs conditions et de celles qui prévalent tout près… hé oui! là-bas « derrière »! À force d’être tous le nez collé sur le « derrière » les uns et des autres, on finit par oublier de se regarder en face… un peu plus haut! L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est quand vous n’êtes plus rien pour les autres… Ou un cul dénué de visage…

C’est le triomphe de la Haie qui réunit tout le monde dans la peur. La peur d’être piégé jusqu’à son dernier souffle dans la précarité qui vous mange la tête et le cœur d’un coté et la peur de la révolte, des murmures de ceux qui sont au pied du mur, et même de leurs enfants déguisés en « monstres » les soirs d’Halloween, qui risquent d’y prendre goût et d’en devenir de véritables, une fois devenus grands… Les regards de tous déformés par la Haine qu’on n’ose pas appeler par son nom et qui sourd un peu plus chaque jour.

J’étais venu « couvrir la marche » pour L’Itinéraire. J’ai marché pour beaucoup de nobles causes durant ma vie. Des causes « consensus » (par opposition à celles dont « on se sacre! ») qui réunissaient toujours beaucoup de monde. J’avais la tête grosse comme ça et je me suis souvent fait un malin plaisir à débusquer, lors de discussions où on refaisait le monde autour d’une bière, les beaux parleurs que je soupçonnais de ne jamais se mouiller les pieds dans les manifs… Je profite depuis 10 ans déjà des avantages de vivre dans un logement à loyer modique et je n’avais jamais marché ni ajouté ma voix à ceux et celles que je vous ai décrits aujourd’hui… Eh bien, j’ai eu comme honte! L’an prochain, j’y serai… et vous?

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