De nouvelles églises ou faire Église autrement?

Diversité des rapports entre l’Institution et les nouvelles formes d’expression d’Église dans les différentes traditions chrétiennes.

Un certain nombre d’hommes et de femmes entreprennent de se réunir régulièrement pour se parler de leur vie, de leurs projets, de leurs difficultés et échanger sur la Parole et ce qu’elle suscite en eux. Voilà un phénomène, certes marginal, mais de plus en plus fréquent dans les confessions chrétiennes, même si la conjoncture varie de l’une à l’autre.

Ainsi, l’aventure du groupe « Franglican » se distingue par son initiative de s’identifier comme une Église, fût-elle petite (Ecclésiole), et surtout parce qu’elle s’inscrit dans une visée institutionnelle, celle de la hiérarchie anglicane qui cherche de nouvelles manières – en anglais : Fresh Expressions – de faire église. En effet, cette initiative répond non seulement aux vœux de l’évêque et du synode du diocèse anglican de Québec mais à un vaste mouvement de la Church of England. D’après l’archevêque Graham Gray, responsable du mouvement Fresh Expression, il s’agit de planter de nouvelles églises d’un style et d’une culture (ethos) différente de celle des planteurs, parce qu’elles doivent atteindre des gens différents de ceux qui fréquentent les églises traditionnelles1. Il est clair que ce genre d’initiatives réagit à la baisse radicale du nombre de croyants traditionnels. On cherche à acculturer la foi au monde d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’on voit naître des communautés pour les artistes, pour ceux qui fréquentent certains cafés, voire pour les pratiquants des planches à roulettes2 ou les surfeurs. À l’heure actuelle, des dizaines de milliers de personnes s’engagent dans ces initiatives dont la somme équivaudrait à la vie d’un diocèse.

Notons que l’Église méthodiste s’est jointe au mouvement sous le thème « [d’]une Église qui change dans un monde qui change3 » et que plusieurs autres confessions ont suivi. Chez les catholiques, la conjoncture est fort différente. Disons tout d’abord qu’il y a presque un déni de l’exode massif des pratiquants. Un observateur récent de la scène vaticane y notait presque une satisfaction devant ce phénomène: ceux qui sont partis ne valaient pas la peine. Le projet de Nouvelle Évangélisation s’annonce comme un programme centralisé pour remettre les pendules à l’heure.

Chez les catholiques du Québec, l’épiscopat ne dramatise pas l’exode des croyants et il n’incite pas non plus à la créativité. Un signe récent : Pierre Goudreault, dans son étude sur les petits groupes de chrétiens qui surgissent plus ou moins spontanément4, doit recommander aux évêques d’en faire une priorité diocésaine5. Le titre de son livre Faire Église autrement fournit peut être l’analogue local le plus proche de « Fresh Expression ». On retrouve d’ailleurs ce thème, plus ou moins articulé, dans différentes instances. Par exemple, dans le projet ecclésial de l’Église de Joliette à la suite du synode de 2000 ou dans la première lettre de l’archevêque de Rimouski6.

Force est de dire que les groupes qui s’organisent spontanément à la base ont tendance à se sentir et à s’affirmer plus ou moins en marge ou en dissidence de l’Institution à laquelle on réduit souvent la réalité de l’Église. À cet égard, le texte du groupe de théologie contextuelle de 20087 illustre la conjoncture de bien des groupes qui veulent faire Église autrement. J’en recommande fortement la lecture, conscient des limites du « résumé-collage » qui suit :

D’entrée de jeu, aveu de désaccords avec l’Institution qui éprouve le sentiment d’appartenance et pari sur une Église souvent du silence, et même de l’ombre; présence parmi les humbles, en solidarité concrète avec les personnes exclues au quotidien. […] Communauté d’alliance autour d’enjeux communs avec des personnes et des groupes de toutes confessions et convictions… [qui] œuvrent dans un sens où nous reconnaissons une trace d’Évangile. Cette Église appelle une eucharistie particulière. Refus du centralisme autoritaire, de sa conception sacrificielle, ritualiste, cléricale et cultuelle de l’eucharistie. Assomption de l’ecclésiologie de Vatican II, d’une Église, peuple de Dieu, au service du monde, des plus pauvres. Le « Faites ceci en mémoire de moi » incite à se laver les pieds mutuellement, à donner sa vie, corps et sang, les uns pour les autres.

Faire Église autrement ne signifie pas refaire l’Église, ni faire une autre Église, ni embellir une institution séculaire, mais croire que la déconstruction et l’humiliation vécues par l’Église actuelle amène à réorienter sa mission. Cette expérience d’incertitude et de déplacement pourrait la rendre capable d’accompagner fraternellement les mutations d’une société traversée elle aussi par le doute et l’insécurité.

À la différence d’une institution historiquement liée aux processus de sédentarisation et de consolidation des sociétés humaines, elle pour rait apprendre à partager le nomadisme caractéristique de la culture contemporaine. En ce sens, faire Église (autrement) peut être vécu comme laboratoire d’une autre manière de faire société, plutôt que comme enfermement dans un ghetto religieux loin du monde réel où l’Esprit est à l’œuvre (Ap 2, 7) à travers les « signes des temps ».

1. « Fresh Expression », Wikipedia.

2. Le video « Skate Chuch » que l’on peut voir sur YouTube illustre bien la liberté de Fresh Expression.

3. Thème qui se rapproche de notre devise.

4. Pierre Goudreault, Faire Église autrement, Montréal, Novalis, 2006.

5. Id., ibid., p. 78-79.

6. Mgr Pierre-André Fournier, Lettre pastorale L’heure est venue, février 2012.

7. Voir cet article.

Mots clés :
, , , , ,