De la spiritualité hésychaste et du yoga

Le Centre Emmaüs propose des moyens concrets à nos contemporains stressés et anxieux pour retrouver le calme, nourrir leur intériorité et rebâtir le pont entre le corps et le esprit. Et le pont aussi entre l’Orient et l’Occident.

Taraudés par l’anxiété, stressés par les obligations professionnelles, sociales et familiales, nos contemporains n’ont souvent que faire d’une religion qui propose de nouvelles exigences. Celles-ci ne soulagent pas du surmenage quotidien. Ainsi, plusieurs se tournent vers des spiritualités qui offrent des moyens concrets pour apaiser les tourments de l’esprit. L’activité physique, le taï-chi, ou encore le yoga et la méditation proposés par l’hindouisme et le bouddhisme, apportent pour certains une réponse à ce besoin de faire le calme. Mais que propose concrètement le christianisme?

« Maîtriser ses inquiétudes, respirer le Souffle à pleins poumons et prendre le Chemin de la Vie », voilà ce que propose le Centre Emmaüs de spiritualité hésychaste (prononcez : « caste »). « Trois marches d’un escalier » vers la paix, précise M. Horia Roscanu, Roumain d’origine, laïc, marié et père de 3 garçons, théologien catholique et orthodoxe, et le directeur actuel du Centre Emmaüs1 sis depuis 2001 au pied de l’Oratoire Saint-Joseph, à Montréal. Voici l’entretien que j’ai eu avec lui :

SDF – Quelles sont les circonstances de fondation du Centre Emmaüs et sa mission?

HR – Fondé en 1971 par le père Lucien Coutu, c.s.c., Emmaüs a été d’abord une commune hippie chrétienne. Le père Coutu revenait du concile Vatican II où il avait été théologien. Au milieu de la contreculture, signe des temps d’une jeunesse qui disait non au métro-boulot-profit-coït-dodo dénué de sens, des jeunes lui ont demandé de leur apprendre à méditer à l’école de Jésus. Très vite, le père Lucien a découvert une perle de la spiritualité de l’Église indivise, celle du premier millénaire : la prière de Jésus et la spiritualité hésychaste. Une spiritualité centrée sur l’invocation du nom divin, qui puise ses racines dans 4 000 ans d’histoire humaine, présente dans toutes les traditions mystiques. Les Asiatiques l’appellent mantra, les Soufis dhikr. En 1984, l’œuvre est devenue un centre de spiritualité, et sa dimension communautaire s’est poursuivie autrement…

SDF – Qu’est-ce au juste que la spiritualité hésychaste? Que propose-t-elle pour notre temps?

HR – Le mot hésychasme vient du grec hésychia qui signifie paix intérieure, tranquillité, repos, quiétude. Cette spiritualité provient des Pères et Mères des déserts de Palestine, du Sinaï et d’Égypte. À partir du moment où le christianisme est devenu religion d’État, des hommes et des femmes ont refusé tout compromis et sont allés au désert pour affronter leurs ténèbres intérieures et affirmer avec force que le Royaume de Dieu n’était pas de ce monde. C’est le début du monachisme chrétien. Dans ce combat intérieur, ils ont trouvé, à l’aide des textes de l’Écriture, des mots tout simples pour invoquer le Maître de la Vie – « Dieu, viens à mon aide! Seigneur, à mon secours! » –, des invocations brèves pour concentrer leur esprit et vivre le moment présent. C’est le début de l’hésychasme, qui s’est ensuite développé et a fleuri surtout en Orthodoxie, l’Occident choisissant d’autres voies…

« L’Homme a besoin pour devenir lui-même d’un Dieu qui lui permet de créer, et non d’un Maître qui lui dicte le chemin; d’une Présence qui l’aide à s’engendrer, et non d’une loi qui le façonne du dehors; de l’appel qui le pousse à être, et non de l’ordre qui lui impose d’agir. »
Marcel Légaut

SDF – Mais que propose de concret la spiritualité hésychaste?

HR – L’hésychasme est un moyen rapide, accessible, pour faire silence et arriver aux portes du « Royaume au-dedans de nous », où Dieu se révèle et murmure des paroles de Vie. On réalise que prier n’est pas « faire » quelque chose, mais simplement être présent à Quelqu’un. On saisit aussi que le christianisme n’est pas une affaire de dogmes et de morale, mais une relation intime et amoureuse avec Dieu, qui débouche sur une relation amoureuse avec tous les humains et toute la Création. Aujourd’hui, les Églises traditionnelles – orientales et occidentales – sont dans l’impasse. Elles doivent comprendre que l’être humain adulte et libre n’a pas besoin de directives infantilisantes, mais de balises. Celui-ci veut entendre des paroles de Vie et d’amour, et non pas se faire dire quoi croire, quoi penser et quoi faire. Il a soif de fraternité, de relations vraies, d’intériorité, de silence.

SDF – Et comment la pratique-t-on?

HR – Matin et soir, avec régularité, m’asseoir dans un endroit calme, faire silence dans mon corps et ma tête, répéter une courte invocation, laisser passer les pensées comme des nuages, sans m’y accrocher. Je commence avec 5 minutes deux fois par jour, et je m’y tiens avec assiduité. J’augmente les périodes à 10 ou 15 minutes après quelque temps. Sans chercher de résultats concrets, simplement me rendre attentif, me mettre en état de présence à Dieu. Lui, il est toujours présent. C’est moi qui m’absente en le cherchant au-dehors. Il suffit de réaliser que nous respirons Dieu : « À chaque inspir, c’est Dieu qui expire en moi; à chaque expir, c’est Dieu qui inspire mon souffle!2 » Petit à petit, ces moments privilégiés de silence irradient sur le reste de ma journée.

SDF – À la méditation, vous joignez aussi le yoga, c’est-à-dire une forme de yoga chrétien?

HR – Le yoga est une technique pour apaiser le corps et le mental, pour apprendre à faire silence et essayer d’aller au-delà des pensées qui ne cessent de trotter dans ma tête, pour simplement être là, dans le moment présent, attentif à mon souffle. Merci à l’Inde pour cette méthode, qui peut être employée à profit par des chrétiens, sans qu’ils adoptent la spiritualité hindoue. D’ailleurs, le dialogue interreligieux le plus fructueux est celui des amis du Silence. Plus on s’approche de ce silence, plus on se rapproche les uns des autres. C’est le précieux témoignage du dialogue interreligieux monastique3. « Le silence est le langage du monde à venir », affirmait saint Isaac le Syrien.

SDF – Quelles sont en gros les activités du Centre? Vous parliez de trois marches…

HR – Nos activités se déploient comme trois « marches d’un escalier » : 1. Maîtriser ses inquiétudes : méditation, prière du corps, yoga et prière du cœur : corps, âme et esprit. Séances de yoga, prière du cœur hebdomadaire et samedis intensifs d’initiation à l’hésychasme sont au programme. 2. Respirer le Souffle à pleins poumons : contact avec les richesses spirituelles d’Orient et d’Occident, écoute de grands penseurs et retournement de nos discours. Découverte de la richesse spirituelle du chant des Églises orientales et ateliers de peinture sur œufs ukrainienne sont proposés. 3. Prendre le Chemin de la Vie, c’est-à-dire rencontre du Maître de Vie dans la contemplation et l’écriture d’icônes et la célébration de sa présence dans les liturgies.

SDF – Enfin, avez-vous des projets d’avenir pour le Centre? Un rêve?

HR – Oui. Nous cherchons à raviver la flamme communautaire. Nous rêvons de locaux plus conviviaux, d’un ashram où il ferait bon venir passer des journées de silence, où on apprendrait ensemble à cultiver un potager bio, à concocter de savoureux plats végétariens, où on aurait du plaisir à partager notre foi et notre joie dans la simplicité…

1. Étant une ouvre de la Province canadienne des religieux de Sainte-Croix, le Centre occupe un immeuble qui regroupe plusieurs de leurs œuvres.

2. Citation du père Alphonse Goettmann, citant lui-même l’auteur Karlfried Graf Dürckheim (qui a écrit en particulier : Méditer Pourquoi et comment, Paris, Le Courrier du livre, 1978).

3. Voir à ce sujet : http://monasticdialog.com

Coordonnées

  • Centre Emmaüs de spiritualité hésychaste
  • 3774, ch. Queen-Mary
  • Montréal (Québec)
  • H3V 1A6
  • 514 276-2144
  • centre-emmaus@hotmail.com

    Pour en savoir plus sur les activités du Centre, visitez le site : www.centre-emmaus.org.

    Mots clés :
    , , , , ,