Continuer de vivre dans ce monde : un acte de foi

Au-delà des impasses, ne sommes-nous pas en train de passer à une Église de nomades, à une Église de la rue?

On associe généralement l’impasse à une expérience extrême. Les soldats en mission la vivent, par exemple, quand ils rencontrent l’horreur et le non-sens de la violence aveugle sur les théâtres d’opération. L’honneur, la gloire, voire le service à la patrie, qui ont motivé leur engagement et leur entraînement se mettent alors à sonner vide à leurs oreilles. Mais la vivent aussi, à un autre niveau, tous ces travailleurs – dans le champ de la santé ou ailleurs – qui ont abordé leur vocation dans une perspective humaniste, dans le désir d’apporter un soulagement à la misère du monde, mais qui se trouvent dans des conditions de travail pétrifiées par les logiques technicistes et bureaucratiques. Les élans les plus altruistes s’en trouvent alors littéralement gelés. Elle se rencontre, encore plus communément, dans l’échec scolaire, la désillusion amoureuse, l’effondrement de l’idéal familial, la désillusion professionnelle, bref, dans la « banalité » même d’existences qui n’ont plus d’horizons.

L’impasse, c’est aussi le fait de la vie ordinaire, celle dans laquelle on a investi ses espoirs, quand elle n’a plus de sens, quand s’imposent les « impondérables » de l’existence qui rendent illusoires les idéaux auxquels on a cru. Certes, il faudrait analyser les conditions contemporaines de sa gestation, mieux saisir comment une société qui propose sans cesse de nouveaux « objets » à consommer, de nouveaux « gadgets » à expérimenter, conduit inéluctablement à l’épuisement de ses illusions. Pris dans l’enfer des choses, le sujet peut-il trouver ailleurs que dans le divertissement qui fait oublier et qui tue – fruit permanent de la misère humaine, disait Pascal (Pensées, I, 622) – ou encore dans la détresse, des moyens de réagir? Il semble bien aujourd’hui que l’écriture du désastre soit devenu un mode courant de gestion de l’impasse. La littérature contemporaine la pratique en tout cas à satiété (pensons aux Michel Houellebecq, Catherine Millet, Nellie Arcan et autres sulfureux désenchantés). Comment une écriture du salut – ce que proposent les Maisons Mon Roc – peut-elle trouver place dans un tel contexte?

Une première condition est de faire venir au langage – d’inventer – le « sens du non-sens »1. Il ne s’agit pas de chercher encore des chemins d’illusoire sortie de l’impasse, mais bien plus d’assumer la vie dans ses limites. Assumer la mort elle-même, cette figure archétypique de toutes les limites de l’existence, continuer de vivre en lui faisant face. N’est-ce pas aussi choisir « la vie la plus intense possible », comme l’avançait Jacques Derrida2? Or continuer de vivre, dans un tel réalisme, est un véritable acte de foi. Cela ne veut pas dire qu’il faille revenir aux imaginaires religieux que l’existence a rendus caducs, à tort ou à raison. Parlons ici d’actes de foi, d’actes qui ne se réduisent pas à des discours appris, mais qui consistent à miser sur les possibilités de la vie, à miser sur l’Autre, au-delà même de ses figures culturelles. La foi en actes commence sans doute quand s’épuisent les représentations du sens que fournit la culture.

La foi ainsi vécue ne consiste pas à faire de l’être souffrant un kamikaze du sens ni un soldat de la vérité, mais elle s’inscrit dans sa condition même de nomade, c’est-à-dire de celui qui parcourt le désert à la recherche d’un pâturage à partager. Elle suppose la rencontre des autres nomades, la capacité d’échanger avec eux les expériences acquises et les remèdes pouvant soulager les maux quotidiens, bref de reconnaître sa propre humanitude dans le regard de l’autre. Elle suppose, en bref, la solidarité que met en acte une expérience de communauté humaine structurée dans un espace de liberté.

Quelque chose apparaît ici comme une Église. Non pas une nouvelle Église, comme si on en manquait dans le monde contemporain, mais une ecclésialité misant moins sur l’institué de ses traditions que sur ses capacités instituantes. Une ecclésialité pour nomades, plutôt que pour sédentaires. Une ecclésialité dans la rue, qui se reconnaît dans la célébration de la différence plutôt que de la ressemblance, qui cultive davantage la vérité des sujets que les objets de vérité, qui préfère les parcours aux statuts acquis.

On peut rêver… Une telle ecclésialité n’est pourtant pas chose nouvelle. Elle existe au moins depuis Emmaüs. Elle est le plus souvent méconnue et toujours marginalisée de nos jours, malgré les nombreuses expériences qui s’en poursuivent de par le monde. Que des groupes tentent de la vivre, sans drapeaux ni clochers, sans ostentation, dans les décombres même d’une culture de chrétienté devenue impossible, reste un signe – insigne – d’espérance.

1. Bertrand Vergely, La souffrance, Paris, Gallimard, 1997.

2. « Je suis en guerre contre moi-même », propos recueillis par Jean Birnbaum, Le Monde, jeudi 19 août 2004.

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