Comment aimer Dieu?

Amour humain et amour de Dieu, doctrine chrétienne et sexualité, l’Église catholique n’en finit plus de se libérer de ses conceptions négatives de la sexualité humaine.

Dans son film Pour l’amour de Dieu, Micheline Lanctôt raconte l’histoire d’un triangle amoureux, dans le contexte des années 1950 et le milieu des couvents pour filles; elle met en scène une adolescente ainsi que des religieux, une femme, un homme, qui se sont engagés dans une vie consacrée à Dieu par les vœux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté. Ce faisant, elle rappelle la religiosité de l’époque, avec les tabous concernant la sexualité. Mais au-delà de ces traits culturels, par le chemin de sa mémoire de jeune fille, elle traite de l’apprentissage de la vie affective, du sentiment amoureux, de l’amour humain, même dans le célibat religieux, et de l’engagement.

  1. Léonie, à peine adolescente, subit un « coup de foudre » en apercevant un jeune religieux d’origine portugaise. Quelle femme ne se souvient pas d’avoir vécu une telle émotion en présence d’une personne plus âgée, et qui représente une figure idéalisée, comme on dirait en psychologie? Ces premiers émois sont souvent décisifs pour le développement ultérieur de la vie affective, de la vie amoureuse. Ils témoignent de la dimension érotique de l’amour, dans le sens où le désir chez l’humain comprend à la fois une attirance vers la beauté, qu’elle soit esthétique ou morale d’ailleurs, et vise en même temps un dépassement de soi. Riche complexité de l’amour humain qui représente des défis. Pour des jeunes, il y a risque de devenir captifs de l’adulte : les cas de pédophilie dont on parle, souvent dans des milieux éducatifs et religieux, en sont un bon exemple. Dans le film, les deux adultes mis en scène apparaissent comme de vrais éducateurs. Mais de la part de la jeune fille, on voit le chemin sinueux de l’affectivité : sentiment de possession, jalousie, colère… Une situation de triangle amoureux peu habituelle mettant en cause une mineure avec des adultes représente tout de même l’apprentissage, évidemment douloureux, des limites que le réel oppose au désir.
  2. Pour ce qui est de l’amour humain dans le cas de personnes engagées dans le célibat religieux, c’est aussi périlleux, et surtout dans une tradition qui opposait la sexualité et l’amour religieux. Sœur Cécile témoigne d’une conception plus moderne lorsqu’elle dit à Léonie : « Tu sais, entrer dans la vie religieuse, c’est comme tomber en amour… » Elle manifeste aussi quelque chose de l’aspect érotique de l’amour religieux quand elle dit à ses compagnes : je suis une femme, et je suis fière de l’être… Dans le combat qu’elle mène pour rester fidèle à son engagement de don total à Dieu, elle prie avec les paroles du livre saint le plus explicite concernant la possibilité de lier l’érotisme et l’amour; il s’agit du Cantique des cantiques qui commence ainsi : « Qu’il m’embrasse à pleine bouche…1 » On connaît davantage, encore aujourd’hui, la vision négative de la sexualité charriée par notre culture occidentale. Les déviations de ce qu’on appelle communément la « doctrine chrétienne » ont été particulièrement importantes dans le domaine de la sexualité. Des études d’histoire du christianisme ont montré que la dévalorisation de la sexualité n’a pas son origine dans le monde juif ou dans les évangiles, mais provient plutôt de certaines visions ou théories philosophiques d’origine grecque qui ont été véhiculées dans des sectes ésotériques influentes aux débuts du christianisme. Les Églises en sont venues à emprunter des éléments négatifs de cette culture, ont même sérieusement dérapé sur ce terrain, à certaines époques, et en sont encore marquées, du moins dans l’Église catholique qui nous semble même souvent être obsédée par la sexualité. Par contre, dans notre contexte actuel, la sexualité est aussi vécue négativement quand le sexe est coupé de l’amour, et bien souvent très éloigné de l’érotisme comme le sexe pornographique. Il est alors très difficile de comprendre que le célibat religieux puisse se vivre autrement que de manière angélique,c’est-à-dire en dehors du corps, en dehors de la dimension incarnée de l’amour humain, et aussi de l’amour de Dieu.

Mais comment penser qu’on aime « Dieu », c’est-à-dire un être invisible, spirituel, quand l’amour est une réalité humaine ancrée dans le désir et le corps? Et pourtant, dans la Bible, on raconte que Moïse entrait en relation avec ce Dieu qui ne prenait pas forme corporelle, mais se révélait à lui comme un Proche à aimer.

1. C’est la traduction de la Bible TOB. Littéralement : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche... »

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