Ces lampes qu’on maintient sous la table

L’appel de Dieu au ministère ordonné ne connaît aucune frontière – ni Juif ni Grec, ni homme ni femme, ni personne mariée ni célibataire – comme l’illustre bien le parcours de cette femme mère de famille.

« Depuis le temps de mon enfance, j’ai toujours senti une Présence en moi qui m’accompagnait et me poussait plus loin dans ma vie », d’avouer Jocelyne Hudon, ex-agente de pastorale actuellement en service bénévole au centre Versant-La-Noël, à Thetford Mines. « J’ai eu une enfance difficile. C’était très dur à la maison. À l’âge de 6 ans, j’ai perdu mon grand frère qui me protégeait. Il avait 12 ans. J’entrai ainsi dans une grande nuit intérieure. Une nuit, alors que j’avais 13 ans et demi, seule dans ma chambre, je pleurais à chaudes larmes en pensant à mon frère perdu. Une voix à l’intérieur de moi m’a dit clairement : « Je suis là, moi. Je suis ton frère. » Je savais que c’était le Christ qui me parlait. Ce fut pour moi l’expérience fondatrice, un tournant dans ma vie. Toute ma façon d’être chrétienne en fut marquée. Imprimée dans mon âme cette conviction : « Le Christ est mon frère et tous les autres aussi, au-delà de tous leurs titres, même dans l’Église. » »

Étant portée vers les choses spirituelles, elle se questionne sur sa vocation. Lorsqu’elle rend compte de sa motivation pour aller étudier en éducation spécialisée, elle répondra carrément : « Je suis chrétienne et j’ai besoin d’aider les gens qui sont mal pris. » Comme elle trouve normal, à 17 ans, que l’accès au ministère ordonné soit réservé aux hommes, elle pense à la vie religieuse. Ce qu’elle confie à un prêtre qui lui répliquera : « Jamais! Elles ne pourront pas t’endurer ni toi non plus! » Elle précise : « Si le sacerdoce avait été accessible, j’aurais frappé à la porte du diocèse. » Qui raconte qu’il n’y a plus de vocations sacerdotales? Peut-être la communauté familiale alors? Plus tard, elle se marie donc, a quatre enfants, quatre petits-enfants, beaucoup de bonheur de couple et des souffrances de mère en abondance. L’appel intérieur est mis en attente pendant quelques années.

« Si c’est vrai que le prêtre est l’homme de l’eucharistie, qui donne Jésus au monde, alors Marie, une femme, qui a justement donné Jésus au monde, est la première prêtre de l’humanité! »
Jocelyne Hudon

Début trentaine, un ami prêtre lui demande de faire l’homélie. Étonnement. Devant son insistance, elle finit par accepter et récidive. Travaillant dans les écoles et auprès des malades à l’hôpital, elle découvre que sa parole porte et qu’on la reconnaît comme « pasteure ». Elle est demandée pour faire des homélies et animer des sessions de spiritualité. On lui disait : « T’as tout ce qui faut pour être prêtre! » Elle le reconnaît elle-même : « Ben oui! J’ai tout ce qu’il faut pour être prêtre et je le vis! Il y a une pasteure en moi. C’est devenu une évidence. » Et elle affirme : « Il n’y a pas de problème vocationnel, il faut juste ordonner les gens que Dieu appelle. » Mais « prêtre, pas prêtre, j’y vais », lance-t-elle avec humour. Un vieux monsieur de 80 ans de la paroisse lui dit même : « Vous devriez faire l’homélie bien plus souvent et il devrait y avoir plus de femmes en avant. » Comme elle a étudié en théologie, elle se retrouve donc en pastorale, dans les écoles, puis dans les services diocésains en formation continue des prêtres, des diacres et des agents et agentes de pastorale.

Elle œuvre ainsi en Église pendant 14 ans, jusqu’à ce que des changements majeurs se produisent. Son diocèse n’échappe pas au courant de retour en arrière qui souffle sur l’Église du Québec à la suite des nominations romaines moins progressistes. Un changement de cap conduit à un repli sur les anciennes manières de faire. Le coup de barre donné pour un recentrage sur le ministre ordonné visant à éviter la « confusion des rôles » entraîne des effets démobilisateurs sur le terrain. Elle assiste à un démantèlement des fragiles mais palpables avancées que son diocèse avait mis de l’avant grâce à Vatican II, comme une implication majeure des baptisés dans la mission de l’Église. Sa conscience ne lui permet plus de collaborer à ce revirement. À son évêque, qu’elle estime réellement, elle confie les questionnements qui la déchirent intérieurement, dont cette réorientation hiérarchique. D’un commun accord, ils décident de mettre fin à son mandat pastoral après 17 années. Cela n’a surpris personne.

Sur cet autre tournant dans sa vie, elle dira : « Mon lien avec l’Église n’est pas rompu. Je reste un témoin de l’Évangile. Je crois toujours que je suis appelée au ministère ordonné, car bien des gens m’ont reconnue ainsi. » Elle souhaite qu’un honnête discernement soit fait sur cette question. Mais Rome refuse, par peur que cet appel soit vrai, pense-t-elle.

« J’ai été conduite jusqu’ici. Je vais continuer de dire ce que je porte et l’incarner. Je ne sais pas où cela va me mener. Je suis à l’écoute et en discernement. Le changement viendra en son temps, car c’est déjà passé dans les mœurs. Mon souhait est que ma vie soit une vie donnée avec ce qui m’est donné. L’Esprit en fera sortir ce qu’il voudra. »

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