Bible et libération populaire

Voici Claude Lacaille, un homme libéré des enfermements moraux et théologiques du passé, qui a appris à relire la Bible à partir des marches de libération des peuples opprimés et des pasteurs et théologiens qui marchent avec eux.

SDF − Qu’est-ce qui, au départ, vous a tant touché chez Jésus et son histoire pour que vous lui consacriez votre vie?

CL J’étais un enfant religieux et curieux : à quinze ans, j’avais lu Le libérateur de Pierre Thivollier. La page couverture montrait Jésus en colère, muni d’un fouet, chassant les vendeurs du temple. J’y découvrais un Jésus au service des pauvres, des masses indigentes abandonnées, des exclus, alors qu’au collège on n’évoquait jamais cette dimension sociale du message chrétien. Pourquoi passait-on sous silence l’option de Jésus pour les pauvres? Au collège, on ne nous parlait que d’abstinence sexuelle et de péchés mortels, alors que les évangiles n’abordent même pas ces choses. Je me suis senti manipulé et trompé, ce qui m’a rendu critique devant la religion. C’est là que j’ai commencé à lire les évangiles, et j’y ai trouvé mon inspiration jusqu’à aujourd’hui. Alors, j’ai décidé d’aller étudier la théologie au grand séminaire de Trois-Rivières de 1958 à 1962, année de l’ouverture du Concile Vatican II.

SDF − Quels étaient vos engagements sociaux à l’époque?

CL Le scoutisme a été mon lieu de liberté dans le régime des collèges classiques où notre vie était totalement contrôlée. L’amour de la nature, la camaraderie, la créativité et le sens des responsabilités, voilà ce que j’ai appris dans ce mouvement scout où j’ai eu des responsabilités très jeune. À 16 ans, je dirigeais, comme chef de troupe, un camp de deux semaines avec deux douzaines de garçons. J’ai aussi travaillé dans des camps de vacances pour orphelins et garçons de familles dysfonctionnelles.

J’ai commencé mon ministère au Nouveau-Brunswick où j’étais plongé dans un milieu très protestant; il y avait 18 petites communautés de confessions différentes : baptistes, témoins de Jéhovah, luthériens, presbytériens, anglicans, etc. Ces communautés avaient en commun une grande vénération pour la Bible. Le contraste était grand avec ma Trois-Rivières natale où le catholicisme s’imposait à presque tout le monde avec son catéchisme. J’avais reçu une formation biblique très déficiente au grand séminaire et mon séjour au Nouveau-Brunswick m’a convaincu de la nécessité de me remettre aux études bibliques. Alors, j’ai refait le cycle des études bibliques à l’Université de Trois-Rivières, puis à Santiago du Chili, en assistant à des cours chaque session comme auditeur libre et en lisant la bibliographie. Mais j’avais toujours cette question en moi : comment rendre ce livre accessible à nos populations pauvres et le plus souvent analphabètes? Comment libérer ce livre qui était captif des prêtres qui l’interprétaient en fonction de leur vision?

SDF − Quelles sont vos expériences missionnaires en Amérique du Sud?

CL C’est en Haïti que je réalisai avec indignation que la situation de ce peuple était inacceptable, et j’ai beaucoup souffert d’impuissance. C’est là que j’ai questionné encore la prétendue formation que j’avais reçue. Aucune perspective pastorale, aucune ouverture à la société moderne, à son fonctionnement, aucune analyse sociale pour comprendre le monde. Haïti a été mon baptême de feu. C’est là que je suis devenu l’homme que je suis aujourd’hui. La vie a mis sur mon chemin un mentor extraordinaire, le père Pierre Alexandre, prêtre séculier chargé de diriger l’archidiocèse de Port-au-Prince depuis l’expulsion grossière de l’archevêque français François-Marie Poirier et de son auxiliaire haïtien, Rémy Augustin. Mon curé refusait de visiter le palais présidentiel et manœuvrait pour éviter l’ingérence de Duvalier dans les nominations ecclésiastiques. Au presbytère, j’étais en présence d’un prêtre pauvre, près des plus pauvres de la capitale. Il a passé sa vie auprès des paysans dans les montagnes. Avec lui, j’ai refait ma théologie de fond en comble.

En Équateur, j’ai été chargé de la pastorale des jeunes et on m’a confié la JEC avec des jeunes ruraux métis qui étudiaient pour devenir professeurs dans les communautés autochtones. Ces jeunes étaient de vrais militants et ils m’ont initié, par le voir-juger-agir, à analyser les causes de la pauvreté, du non-développement de la société, de l’impérialisme américain. Ce fut une étape courte, mais importante. Comprendre le sous-développement, analyser le capitalisme et construire une alternative. Ce fut ma période de conscientisation. Mgr Leonidas Proaño m’a beaucoup inspiré par son engagement à construire une Église diocésaine comme un temple dont les pierres vivantes seraient les hommes et les femmes autochtones, marginalisés et humiliés dans la société équatorienne.

En mission CouvAu Chili, je suis entré de plein fouet dans la résistance à la dictature. Je me sentais prêt à m’impliquer et je savais que la Bonne Nouvelle aux pauvres que Jésus annonce, elle était concrète : comment redonner espoir à un peuple écrasé par la violence militaire et politique? Conscient que l’Église des pauvres était menacée par le cléricalisme et par les condamnations par le Vatican de la théologie de la libération, j’ai découvert avec le père Carlos Mesters du Brésil une méthode de relecture de la Bible à la lumière de la réalité des pauvres et des opprimés. J’ai alors consacré toutes mes énergies à la lecture de la Bible avec le peuple chilien opprimé par la dictature militaire. La Bible devenait un lieu de résistance et une arme pour combattre un système de mort. C’est au Chili que j’ai vraiment fait l’unité entre cet engagement social et la relecture de la Bible1.

SDF − Et le retour au Québec?

CL Après avoir bourlingué longtemps dans les mers du Sud et jeté l’ancre au Nouveau Brunswick, en Haïti, en Équateur et au Chili, la vie m’a imposé avec véhémence une mission au Québec, qui a pris les sentiers suivants : engagement auprès du mouvement étudiant et vie communautaire avec 4 colocs au Centre-­Sud de Montréal; engagement auprès des Autochtones de Montréal; stages au tiers monde avec des jeunes du cégep et de l’université; ateliers bibliques en Équateur auprès des Autochtones quichuas de Riobamba. J’ai été conseiller spirituel au Mouvement des étudiantes et étudiants chrétien­­s du Québec et à Jeunesse du monde. J’ai participé au Comité justice et foi de la Conférence religieuse du Québec. En 1995, à Trois-­Rivières, j’ai accompagné ma mère de 1985 à 2006 suivi d’un engagement, depuis 20 ans, en CHSLD comme intervenant en soins spirituels et dans la militance auprès du Comité de solidarité de Trois­-Rivières. J’ai passé 8 années en accompagnement à l’Arche de Jean Vanier. Pendant toutes ces années, mes inspirateurs ont été le peuple haïtien, Helder Camara, Oscar Romero, Che Guevara, les femmes des détenus disparus du Chili, les Indiens de l’Équateur, des femmes québécoises dont Françoise David, beaucoup de religieuses prophétiques et engagées.

Après 50 ans de ministère principalement auprès des jeunes, je me retrouve un lien profond avec de jeunes adultes. De belles et nombreuses relations d’amitié sont nées avec des personnes qui pourraient être mes filles et mes fils. Oui, les cadres de l’Église ont de l’âge, oui, certaines façons de vivre la foi sont en train de disparaître! Mais ce n’est pas une raison pour devenir des invalides sociaux et nous enfermer dans une phobie des plus jeunes. La vie nous pousse à prendre le risque de nous mêler davantage aux autres groupes d’âges et à prendre une part active, avec ouverture et compassion, aux débats qui agitent notre société. Notre patrimoine de foi ne peut se transmettre autrement.

1. Claude Lacaille vient d'ailleurs de sortir un livre sur son histoire d'engagement missionnaire, intitulé En mission dans la tourmente des dictatures – 1965-1986, paru chez Novalis.

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