Autoroute ou sentiers?

Il est urgent que l’Église revienne à l’essentiel en renonçant à son autosuffisance, en gouvernant sans punir, en simplifiant son décorum suranné, en parlant pour se faire comprendre et en se remettant en marche.

Seuls ceux qui sont assez fous pour croire qu’ils peuvent changer le monde y parviennent
et gardent toute leur vie la passion de vivre, la vraie jeunesse.

Michel Serres

Cette citation d’un infatigable questionneur du monde me fait penser qu’il en est ainsi pour l’Église. Incarnée dans une histoire toujours en marche, elle ne peut pas rester statique si elle veut demeurer fidèle à son fondateur Jésus de Nazareth. Il faudra toujours des fous ou des saints pour lui faire accélérer le pas. Si le Maître ne lui a légué ni dogmes ni lois inaltérables, n’est-ce pas parce qu’il a voulu pour elle, tout au long des siècles, un espace sans cesse ouvert à la créativité, à l’initiative? Les hommes et les femmes des Actes des Apôtres l’avaient bien compris. Alors aujourd’hui, sommes-nous simples spectateurs de ces témoins ou bien constructeurs audacieux d’une Église fidèle au rêve de Jésus?

Au fil de l’histoire

Hélas, au long de son histoire, une certaine forme d’Église s’est dessinée sur le modèle d’un empire terrestre, oubliant deux principes fondateurs de l’Évangile : le service (refus du pouvoir) et l’amour des faibles et des pauvres (refus de juger). Jésus se voulait, et il se veut toujours « serviteur », fidèle au lavement des pieds. Le seul pouvoir qu’il a donné à ses amis, c’est celui de délier plutôt que de lier, d’ouvrir les portes plutôt que de les fermer. Et à Pierre, il a demandé de confirmer ses frères plutôt que de les condamner. Enfin, au cœur du message de Jésus, jaillit un appel à la liberté des enfants de Dieu.

De nos jours, Vatican II avait pourtant proposé à l’Église un grand virage, mais après 50 ans, les images négatives d’un passé douloureux lui restent encore collées à la peau. Ballottée dans les méandres d’une culture devenue séculière, elle semble régresser vers le passé. Aurait-elle donc oublié que Dieu ne marche pas à reculons, qu’il n’est pas bloqué dans les années 1930, mais que le Ressuscité chemine avec nous dans ce monde de 2012 tel qu’il est? Il est urgent que l’Église revienne à l’essentiel en renonçant à son autosuffisance, en gouvernant sans punir, en simplifiant son décorum suranné, en parlant pour se faire comprendre et en se remettant en marche, car on n’a jamais fini de découvrir la manière d’être présent au monde, en même temps qu’à son écoute.

Dans les marges

C’est dans le brassage de cette Église battue en brèche que j’ai vécu ma longue expérience sur le terrain abrupt de la pauvreté et de l’exclusion, tant au Brésil (10 ans) que dans le quartier Saint- Roch, à Québec (20 ans). Une expérience qui m’a buriné la conscience et m’a laissé au coeur une soif de justice, pour ne pas dire un sentiment viscéral d’indignation! Mais en même temps, j’y ai découvert un autre visage de l’Église, une Église que je situe hors des temples, mais au cœur même de ce monde aimé de Dieu. Une Église tournée vers l’Humanité, vers les « sécularisés » et qui parle d’abord par les faits! « À ce signe, vous les reconnaîtrez : voyez comme ils s’aiment »! À la manière du Jésus de Nazareth qui regardait les personnes sans les juger, (Jn 8, 11), qui les accueillait avec leurs différences, leurs blessures, leur fragilité (Lc 15, 2), qui partageait le repas avec les exclus, les indignés (Mt 9, 11).

Les communautés de base au Brésil et la Fraternité de l’Épi à Québec m’ont fait découvrir avec émerveillement les sources de la fraternité, du partage, de la solidarité avec les plus pauvres. Ce qui prime dans ces groupes, c’est la vie enracinée dans le quotidien, c’est l’Évangile vécu au ras du sol : « Il s’est fait chair. » Les pauvres ne connaissent peut-être pas la « lettre », mais ils discernent bien « l’Esprit ». Ils savent que la Bonne Nouvelle est un appel à la libération de tout leur être. Dieu n’a jamais voulu qu’ils soient des objets, des sous-humains foulés aux pieds, mais ses fils, ses filles appelés à vivre dans la dignité humaine.

À quelle Église aspirons-nous?

Pas étonnant que je me sente plus à l’aise sur les « sentiers de foi » que sur l’autoroute de l’Institution-Église! Pour moi, Sentiersdefoi.info, c’est un milieu où la vie veut naître à des formes nouvelles, souvent en dépit de situations difficiles. C’est un espace où l’on peut partager ses visions de la foi sans rien abdiquer de sa liberté d’enfant de Dieu. C’est un lieu où l’on peut identifier les « signes des temps » et susciter un engagement plus fidèle à l’Évangile. Ce sont des témoignages où l’on peut se nourrir de la flamme des autres, de leur amour de Jésus. C’est enfin une stimulation à l’espérance : « Ne regardez plus en arrière, ne vous préoccupez plus. Car voici que je fais une chose nouvelle, elle sort de terre : ne le voyez-vous pas? » (Is 43, 18-19)

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