Au risque de la Parole

Quel visage la spiritualité prend-elle lorsqu’elle émane d’une parole laïque sur la spiritualité chrétienne? Échos du colloque « Notre spiritualité, autrement... » qui avait lieu à Québec du 24 au 26 avril dernier.

Du vendredi 24 au dimanche 26 avril, une centaine de personnes ont participé au colloque « Notre spiritualité, autrement… », organisé conjointement par le Centre de spiritualité Manrèse et la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval1.

Quel est cet autrement qui jaillit d’une parole laïque sur la spiritualité chrétienne?

Dans la conférence d’ouverture, M. Jacques Racine a présenté les caractéristiques de la spiritualité élaborée par l’Action catholique dans les années 50 et 602 et par la Commission d’étude sur les laïcs et l’Église au début des années 703. Dans les deux cas, les conclusions reposent sur la prise de parole de nombreuses personnes. Elles mettent en lumière la recherche d’une spiritualité fondée sur le baptême et la suite du Christ, qui nourrit un engagement dans des projets humains. Malgré des achoppements tant sociaux qu’institutionnels, il apparaît que la continuité soit plus grande que les ruptures entre la recherche vécue à cette époque et celle qui anime les laïques catholiques d’aujourd’hui.

La prise de parole comme fondement de la spiritualité, telle a été la dimension abordée par Mme Anne Fortin. Une parole souvent bâillonnée au cours des siècles spécialement lorsqu’elle émanait des femmes. Une parole à prendre de nouveau, avec d’autres, dans l’espace public, alors que notre monde tend à confiner le spirituel dans la sphère du privé. Une parole enracinée dans l’expérience, dans un rapport au corps, corps individuel et corps social, car vivre et dire la relation au Verbe incarné passe par le corps.

Autre réalité concrète pour qui veut nourrir une vie spirituelle : le rapport au temps. Quel est ce lieu de spiritualité qu’est devenu le monde contemporain? La question est posée par Sophie Tremblay. Les repères habituels, liturgiques ou autres, qui font référence à un temps bien structuré, sont difficiles à concilier avec la vie d’aujourd’hui. Dépassons les tiraillements issus du sentiment de ne pas faire ce qu’il faut, usons de créativité dans l’invention de repères en consonance avec nos rythmes de vie et laissons sortir de l’ombre les pratiques spirituelles discrètes fondues dans le quotidien.

Comment favoriser l’émergence de la parole laïque sur la spiritualité chrétienne? S’interrogeant sur la pratique des Exercices spirituels en groupe et sur les conditions qui permettraient d’atteindre davantage cet objectif, Christian Grondin invite à risquer une parole libre. Le lieu de dépassement, dit-il, est celui de la Parole de Dieu. À condition que la prise de parole ne soit pas celle d’un « savoir » sur le texte ni une centration sur un vécu où l’intime n’est pas transcendé. Il y aurait lieu, à ce propos, de parfaire les pratiques de lecture des textes bibliques.

La prise de parole laïque sur la spiritualité chrétienne, sous-titre de ce colloque, n’a pas été que le fait des personnes ressources invitées à prononcer des conférences. L’échange entre les participantes et participants, dans les ateliers et les plénières, a été nourri et fructueux. En conclusion, trois personnes ont eu pour mission de faire remonter la richesse de ces temps de parole. En voici quelques instantanés :

• Parmi les conditions pour une prise de parole libre : adopter une posture de chercheur et chercheuse et accepter de vivre en déséquilibre, car la spiritualité se module selon les âges et les situations.

• Quelle place faisons-nous au corps souffrant, au corps bafoué?

• Quel espace donnons-nous aux crises et aux défis contemporains dans notre parole sur la spiritualité?

• Manque de sens ou trop plein de sens? Il y a un marché du sens et une apparence d’affinités entre la logique du marché et le monde du sacré.

• Le temps manque surtout pour le spirituel. Le calendrier et les rythmes de notre société sont en opposition avec ceux de la spiritualité.

• L’autrement se situe dans la prise de parole comme mode de production du sens. Il s’agit d’une pratique signifiante qui construit des identités. D’où l’importance des cellules de prise de parole.

• Comment être facilitateurs et facilitatrices de la circulation de la Parole dans un processus qui lui permet d’être vivante?

La Parole incarnée a résonné au cœur de nos paroles humaines alors que nous avons pris ensemble le risque de la parole.

1. Les actes du colloque seront publiés dans le numéro de décembre des Cahiers de spiritualité ignatienne. Pour information, joignez Étienne Pouliot : cahiersi@centre manrese.org.

2. La collection « Spiritualité du laïcat » regroupe huit livres, publiés par l’Action catholique entre 1957 et 1964.

3. L’Église du Québec : un héritage, un projet, Fides, 1971.

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