Au nom de sa conscience

Partir ou rester? Claquer la porte ou résister? Difficile de garder la communion en Église en ces temps-ci, surtout lorsqu’on marche sur un sentier de résistance.

Résistance et dissidence riment avec objection de conscience et contestation quand la corruption et les abus de pouvoir économiques et politiques font la loi. Dans le christianisme, les dissidents et résistants, portés par le courant prophétique de la Bible, se basent sur l’Évangile et leur expérience de foi pour contester « l’ordre établi », ses orientations et ses pratiques. La très grande majorité des dissidents me semble avoir quitté, trop à l’étroit dans l’Église. D’autres, assumant leur membership comme baptisés, ont choisi de demeurer et de lutter de l’intérieur; ce sont les résistants. À chacun son point de rupture.

Pour illustrer les points de tension des plaques tectoniques ecclésiales en friction, sources de résistance et de dissidence dans notre Église, voici quelques exemples apportés par des personnes engagées sur ces sentiers dont deux des auteures du livre qui ont été engagées en Église toute leur vie.

La place des femmes dans l’Église

La place des femmes dans l’Église est à mon sens un enjeu majeur, bien perçu par Jean XXIII, qui place les pratiques de l’Église catholique en porte-à-faux devant les progrès réalisés dans la société civile grâce aux luttes des mouvements féministes et des groupes de défense des droits humains. Une question qui crève les yeux! Et qui a fait partir une multitude de femmes. C’est la conviction des théologiennes et biblistes dont Yvonne Bergeron et Lise Baroni Dansereau. Yvonne Bergeron pose ainsi cet enjeu majeur :

« Dans l’Église, devant un fonctionnement relationnel où prévaut encore souvent la domination d’un sexe sur l’autre, de nombreux croyants et croyantes défendent une autre logique. Refusant les attitudes paternalistes, autoritaires et contrôlantes, ils travaillent à établir entre eux des rapports d’égalité en respectant et en valorisant leurs différences. Sur le plan de l’organisation ecclésiale, les règles du jeu appartiennent encore à des hommes. Or, dans le quotidien de leurs pratiques, des femmes questionnent la conception et l’exercice du pouvoir et elles cherchent à le vivre « autrement », de manière plus participative et plus respectueuse de l’originalité des personnes.

» Quant aux arguments théologiques encore mis de l’avant pour refuser aux femmes l’accès au ministère ordonné, ils continuent de faire face à la dissidence. Appuyés sur des fondements solides tels que la pratique de Jésus et la souveraine liberté de l’Esprit, des croyants et des croyantes, des théologiennes et des théologiens questionnent, réfutent et remplacent le discours inacceptable qui dépend d’une lecture sélective des textes bibliques, d’une exégèse masculinisante, d’une compréhension fixiste de la Tradition et d’une conception ambiguë de la nature humaine1. »

Lise Baroni Dansereau, qui connaît depuis longtemps le travail des femmes en Église, poursuit ainsi : « Parmi les femmes engagées en pastorale, il y a cette résistance forte, profonde, inaltérable de celles qui disent entendre un appel au diaconat ou à la prêtrise. Si la qualité de leur travail, l’amour de leur communauté et la sincérité de leur foi impressionnent, c’est leur détermination à se laisser guider désormais par l’Esprit qui les sollicite plutôt que par les autorités institutionnelles qui les utilisent, sans les reconnaître véritablement, qui étonne et édifie. » Celles, nombreuses, qui entendent l’appel au sacerdoce, vont-elles devoir aller se faire soigner?

Les pratiques de justice sociale

Depuis une vingtaine d’années, l’investissement ecclésial en pastorale sociale au Québec a rétréci comme une peau de chagrin. Les mouvements d’action catholique, qui ont formé tant de militants et de militantes, ne tiennent plus que par un fil. Madame Baroni Dansereau trouve quand même des signes d’espérance.

« Même si l’Église catholique est [devrait être?] un lieu privilégié de dialogue et de liberté, son magistère a bien du mal à s’accommoder de quelque forme de dissidence ou de résistance. Tout écart du discours officiel ou des pratiques dûment autorisées par le magistère, et particulièrement par l’autorité centrale du Vatican, est perçu comme un obstacle à l’unité, sinon comme une attaque ennemie, mais jamais comme une forme d’enrichissement. Et il est souvent suivi de condamnations ou de sanctions. »
(www.culture-et-foi.com)

« Présentement, dans les Églises chrétiennes québécoises, sont à se mettre en place, subtilement et quasi imperceptiblement, les bases d’une spiritualité de l’engagement social chrétien… Cela malgré une institution qui désinvestit de plus en plus sur ce plan… Quelques lieux privilégiés : les Églises sœurs (Église unie, presbytérienne, anglicane, évangélique), plusieurs communautés de base hors et dans les murs de l’institution catholique, divers groupes d’engagés sociaux d’allégeance chrétienne. Ils cherchent à se réapproprier l’Évangile, parfois même de grands textes de la Tradition, renouvellent la prière et certains rituels liturgiques. Ils se regroupent autour de Développement et Paix, des Journées sociales, du CPRF, du Réseau œcuménique Justice et Paix, de l’Autre Parole, de la Commission Emmaüs et des dizaines de petits regroupements qui préfèrent évoluer dans les marges… Des forces de résistance sociales et ecclésiales proviennent également de l’action de plusieurs équipes de pastorale sociale diocésaine. »

La célébration communautaire du pardon

Les prêtres aussi sont confrontés au dirigisme romain. Selon les informations disponibles dans le réseau des Forums André-Naud, plusieurs prêtres, au Québec, ont continué à pratiquer l’absolution collective lors de célébrations communautaires du pardon. Ces prêtres (et même au moins un évêque) ont été soumis à de fortes pressions, mettant à l’épreuve leur solidarité avec leur communauté et mettant à mal leur sens pastoral et leur fibre sacerdotale.

Le projet ecclésial global

Les groupes et réseaux de résistants s’opposent globalement aux stratégies romaines de retour en arrière, avant Vatican II s’entend. Michel Beaudin, théologien, croit que « le projet romain actuel de restauration renoue avec la logique de puissance qui caractérisait le modèle de « chrétienté » comme mode de vie ecclésiale et d’insertion dans la société, projet qui fait de ses prescriptions la norme d’une justesse retrouvée de la foi! Résistance au sensus fidei, résistance à l’Esprit probablement, en tout cas un projet qui apparaît de plus en plus en dissonance avec l’évangile. Un autre projet, une autre manière de faire église est possible ».

Fidèle à l’Esprit

N’est-ce pas un signe de vitalité ecclésiale et de la présence agissante de l’Esprit, souverainement libre, que ces manifestations (épiphanie) de résistance et même de dissidence. La communion ecclésiale serait-elle uniformité et conformité? « N’ayez pas peur », disait Jean-Paul II. N’ayez pas peur de la liberté et de la conscience. N’ayez pas peur d’écouter la Parole du peuple de Dieu.

1. Toutes les citations de ce texte sont tirées d’entrevues réalisées par courriel avec les auteurs par Sentiersdefoi.info.

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